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des Papiers collés

Les Papiers collés
de Claude Darras

Été 2019


Carnet : Mon oncle Firmin !
Mon oncle Firmin, un trésor ! Il inventait ! Et comme il mentait bien ! Avec lui, j’étais ailleurs ! Il éclaircissait toujours le brouillard de la vie. On eût dit qu’il le modelait.
(Jules Mougin, « 1912 : toutes les boîtes aux lettres sont peintes en bleu ciel », Travers 53, Philippe Marchal éditeur, 1999)

Question de temps
Les sots mettent du temps pour comprendre. Les intelligents pour ne pas comprendre.
(Georges Perros, « Papiers collés » I, Gallimard/l’Imaginaire, 1960-2011)

Jules Mougin à Lambesc © Photo Claude Darras


Digressions
Dans « Minutes d’un libertin » (1938-1941), l’écrivain languedocien François Sentein (1920-2010) raconte de quelle façon la très mondaine Louise de Vilmorin (1902-1969) - elle fut le premier grand amour d’Antoine de Saint-Exupéry) - le moquait à propos de ses digressions : « Tu ouvres des parenthèses et tu ne les fermes jamais. C’est plein de courants d’air. »

Échec et mat
L’étymologie réserve parfois de singulières concordances. Ainsi le mot échec est-il synonyme de défaite et de fiasco en français. On se souvient que l’écrivain et dramaturge Samuel Beckett s’était désigné, à ses débuts en littérature, écrivain de l’échec. De surcroît, et assez curieusement, l’expression « échec et mat » qui marque le terme de la partie connaît une origine arabo-persane : shat-mat signifie en fait « le roi est mort » !
(Mercredi 24 avril 2019)



Billet d’humeur

Borges, chansonnier !

Jorge Luis Borges, parolier de tangos ? En effet, l’écrivain argentin (1899-1986) habilla de bribes de phrases la portée de quelques tangos. Il étudia même les codes et les racines de cette danse et musique populaires au travers de la milonga, qui donnera naissance vers 1890-1900 au tango argentin. Depuis le dernier quart du XIXe siècle, on interprète cette chanson et danse populaire du Rio de la Plata au son de la guitare ou du bandonéon. Dans les bastringues des faubourgs portuaires de Buenos Aires, Jorge Luis Borges aimait à retrouver les orilleros, ces habitants des marges dont quelques-uns, lorsqu’ils ne se livraient pas au duel à couteau, se souvenaient des milongas, mélopées voluptueuses et parfois coquines que leur chantaient leurs parents. Passionné de cinéma et de littérature, Jorge Luis Borges s’intéressait peu à la peinture et encore moins à la musique. « J’ai l’oreille si peu musicale, disait-il à son confrère Juan José Saer (1937-2005), qu’au premier air, comme Leopoldo Lugones [poète et homme politique], je me lève, de peur qu’il ne s’agisse de l’hymne national ! »



Lecture critique

Quand Mireille Gansel s’émerveille…

Lorsqu’ils se révèlent à la fois fidèles et inventifs, deux qualités nullement antagoniques dans la corporation, les traducteurs sont parfois la « plume sœur » des écrivains. Pour Mireille Gansel, la sororité scripturale s’augmente d’émotions délicates et intenses. Elle l’explicite divinement bien dans un essai, « Une petite fenêtre d’or », sans emphase et avec un lyrisme de bon aloi. Et lorsqu’elle avoue que traduire c’est retrouver la trace d’une langue d’âme, quand elle incite quiconque de ses lecteurs à poser son oreille tout contre un mot et écouter le bruit des sources, alors on se plaît à l’écouter répéter le vocable « s’émerveiller ». « C’est dans la cuisine du vieux maître-berger transhumant Pierre Tellène, explique-t-elle, que j’ai rencontré ce mot : "s’esmeraviha", dans son Tresor dou Felibrige, compagnon de toute une vie, soigneusement recouvert d’un gros papier, précieusement rangé sur l’étagère face à la profonde cheminée - "s’esmeraviha" : que dans son dictionnaire du provençal Mistral "traduit" en "français" par "s’émerveiller". » Qu’il s’agisse d’Aharon Appelfeld, de Blaga Dimitrova, de Yehudi Menuhin, de Nizar Qabbani, de Reiner Kunze, de Claude Vigée, de Tomas Tranströmer ou d’Imre Kertész, Mireille Gansel ne cesse de s’émerveiller au contact des œuvres ou, de vive voix, de leurs auteurs. À l’épreuve d’une poésie d’Hugo von Hofmannsthal (Psyche), elle confie avoir retrouvé « dans cet au-delà des mots qui précède la traduction, l’enchantement de cette aube au-dessus du lac. De dictionnaire en dictionnaire de synonymes en synonymes, c’est une langue étrangère qui m’aura appris un mot dans ma propre langue : "brasillement" et fait remonter, tels les éclats de lumière dans la nasse du pêcheur, une fascination d’enfance. »
Le credo de la traductrice se double de la faconde d’une conteuse inspirée. Ainsi narre-t-elle comment « Ferdinand-Maximilien-Joseph de Habsbourg prince de Hongrie, de Bohême et de Lorraine et empereur du Mexique demanda à ses jardiniers de Miramar de lui envoyer deux mille rossignols pour son empire fantôme/arriveront-ils à temps ? » (Post-scriptum de Trieste). « C’était dans les montagnes de Chartreuse un jour d’été, raconte-t-elle ailleurs (Dans le temps de l’arbre), le vieux bûcheron mena le petit enfant au Roi de sa forêt il lui apprit à prendre un arbre dans ses bras poser sa tête tout contre le tronc attendre dans le silence/émerveille de l’enfant. »
« Une petite fenêtre d’or », n’en doutons pas, est un livret de poète tant son auteur sait entendre les vibrations ténues de la harpe éolienne des mots aux vents de tant d’horizons.

Mireille Gansel © Photo X, droits réservés

  • Une petite fenêtre d’or, par Mireille Gansel, éditions de la Coopérative, 192 pages, 2016


Portrait

Une encyclopédie du savoir camarguais

Paysage monotone de plaines marécageuses s’étalant de Fos-sur-Mer à Aigues-Mortes, à la jonction de la Provence et du Languedoc, la Camargue constitue une des plus importantes zones humides de la Méditerranée qui se prolonge naturellement par les étangs et les marais du bas Languedoc. L’espace considéré dans « L’Encyclopédie de la Camargue » comprend cette entité géomorphologique qu’est le grand delta du Rhône, précise l’un des trois coordinateurs de l’ouvrage, le biologiste Jacques Blondel : « Il englobe quatre territoires qui, sur 1780 km2, composent ce qu’on appelle la Camargue : la Grande Camargue, ou île de Camargue, que délimitent les deux bras du Rhône, la Petite Camargue, ou Camargue saintoise à l’ouest du Petit Rhône, la Camargue gardoise qui, au nord de la précédente, s’étend du Petit Rhône à la Costière du Gard, et enfin le Plan-du-Bourg, à l’est du Grand Rhône, qui s’étire entre le fleuve et les limites de la Crau. » Une douzaine de communes occupent l’espace camarguais dont Arles et les Saintes-Maries-de-la-Mer, les bourgs médiévaux d’Aigues-Mortes et de Saint-Gilles, les ensembles urbains récents de Fos-sur-Mer et de Port-Saint-Louis-du-Rhône ainsi que les deux agglomérations créées à la fin du XIXe siècle, le Grau-du-Roi et Salin-de-Giraud. Quelque 110 000 personnes habitent aujourd’hui ces territoires qui correspondent aux limites de la réserve de biosphère de l’Unesco créée en 1977.

L’eau, le sel et l’élevage
« La Camargue a toujours été une région de grandes propriétés privées, rappelle le sociologue Bernard Picon, dont la plupart comprennent entre 200 ha et 2 000 ha. » Deux personnalités sont souvent citées à cet égard : Luc Hoffmann, héritier du groupe pharmaceutique Hoffmann-Laroche, fondateur de la station biologique de la Tour du Valat et du WWF, et Francis Fabre, issu de la bourgeoisie marseillaise, ancien patron des Chargeurs réunis, président du groupe Union des transports aériens (UTA) et fondateur, en 1954, avec Marcel Mailhan d’une manade de taureaux de race Camargue. D’un bras à l’autre du Rhône, on dénombre une multitude de mas (plus de 200), vastes domaines où l’on vit en autarcie à l’exemple des villas romaines, lieux de vie isolés qui se sont créés au fur et à mesure de la mise en valeur des terroirs où dominent deux éléments : l’eau et le sel. Issu de la production naturelle des lagunes, le sel est récolté dès l’époque romaine : des bassins de salaison découverts en bordure nord-ouest de l’étang du Vaccarès en témoignent. Le XIXe s. ouvre à la saliculture de nouveaux débouchés industriels à travers l’activité des entreprises créées par Henry Merle, Alfred Rangod (Pechiney), le fabricant de soude belge Solvay et la Compagnie des salins du Midi. Le palynologue Jacques-Louis de Beaulieu convient que des pratiques agricoles ont existé dans le delta dès le Ier millénaire av. J.-C. dont l’élevage ovin, bovin et équin. Aujourd’hui, une quinzaine d’élevages totalisent 2 000 brebis, les races taureau de Camargue et taureau de combat sont représentées par 8 000 têtes et le cheval Camargue distingue l’élevage équin.

1 200 espèces de plantes
« Terre longtemps jugée trop inhospitalière aux expéditions botaniques, la Camargue n’est qu’un théâtre tardif d’études floristiques », signale le biologiste Frédéric Médail. Dans une Provence riche de plus de 3 000 espèces végétales, la Camargue concentre environ 1 200 espèces de plantes à fleurs et de fougères. Parmi les espèces emblématiques, les trois iris, maritime, faux-acore et fétide, le lis des sables, la gagée du Maroc, l’ail petit-moly et les saladelles ou statices (nommées lilas ou lavandes de mer). Parmi les botanistes qui ont longuement prospecté en terre camarguaise, il convient de citer le phyto-géographe Charles Flahault (1852-1935) et Gabriel Tallon (1890-1972) qui dirigea la réserve nationale de Camargue à sa création en 1927 et pendant 37 années. S’il ne reste pratiquement rien des forêts qui couvraient autrefois une bonne partie de la Camargue, les ripisylves, ou forêts côtières, sont encore assez développées au bord du Petit Rhône près de Sylvéréal, ou près de Barcarin, sur le Grand Rhône. Quarante-trois espèces de mammifères y ont été répertoriés, soit la moitié des mammifères de France (hors phoques et cétacés) et 90 % des espèces vivant en région méditerranéenne. On trouve des espèces liées à l’eau, tels musaraigne aquatique, campagnol amphibie et castor, aux boisements, comme l’écureuil, la genette et la martre, aux activités humaines (rats et souris), auxquelles s’ajoutent un certain nombre d’espèces ubiquistes (mulot, renard, sanglier). Si le cerf et le loup ont disparu du delta, le sanglier et la loutre y sont revenus. Avec 23 espèces dont 14 régulières, l’effectif des chauves-souris est assez diversifié. Les hérons comptent 9 espèces nicheuses dont le butor et le blongios. L’avifaune se porte bien avec 118 espèces nicheuses inventoriées en 2000. Chez les invertébrés, les papillons de nuit révèlent un effectif nombreux et remarquable.

Espace sauvage et vulnérable
Le nombre impressionnant de contributeurs (près de 150 spécialistes) à la rédaction de l’ouvrage s’imposait afin de répondre le mieux possible aux nécessités d’une véritable encyclopédie, raisonnée et méthodique. Outre les thématiques que nous venons d’aborder, pratiquement toutes les disciplines des sciences humaines et sociales ont été interrogées de manière à expliquer au lecteur les enjeux posés à cette région si singulière et peu ouverte au public. La réalité humaine de la Camargue aujourd’hui impose de mieux connaître : la genèse du tourisme et des loisirs, les sources écrites de l’Antiquité (et du territoire d’Arles en particulier) ; l’introduction du christianisme et l’influence des ordres religieux (légende et histoire des saintes Marie) ; les ressorts de la navigation fluviale et maritime ; l’architecture religieuse et civile (tours et forteresses depuis le Moyen Âge) ; la langue provençale dans sa variété « rhodanienne » ; les mythes et les légendes ; les gardians et la bouvine ; les traditions et les arts populaires ; la Camargue dans la littérature provençale, la peinture et la photographie.
Le delta du Rhône est un territoire riche, actif et vivant, se félicitent, dans la conclusion, Jacques Blondel, Bernard Picon, Guy Barruol (archéologue et historien) et Régis Vianet (écologue). Il est aussi, s’inquiètent-ils, « une des zones littorales françaises les plus vulnérables aux dérèglements climatiques dont on entrevoit déjà les effets, car sa topographie basse et sableuse l’expose à l’érosion et à la submersion marine. Espace sauvage, réserve naturelle, site apprécié des touristes, territoire vivant et actif, mis en valeur par l’homme : il convient de maintenir et de conforter cet équilibre entre nature et culture. »

  • L’Encyclopédie de la Camargue, sous la direction de Jacques Blondel, Guy Barruol et Régis Vianet, éditions Buchet-Chastel, 352 pages, 2013.

 


Varia : Hong Kong, « port parfumé », et la culture de l’encens

« Cent trente-neuf avant notre ère : chargé par l’empereur Han Wudi d’une mission diplomatique vers les régions méconnues de l’Ouest, Zhang Qian ouvre une voie commerciale entre la Chine et le Moyen-Orient. En 1877, cette voie deviendra route de la Soie sous la plume du géographe allemand Ferdinand von Richthofen. Pour les Occidentaux, soieries, thés et porcelaines d’Orient transitent par cette route. Les chameaux s’en retournent tout autant chargés de marchandises, dont le précieux encens : pour les Chinois cette route n’est rien d’autre que la "route de l’Encens".
« Puis s’ouvre la route maritime de la Soie, et les senteurs précieuses et rares d’Asie du Sud-Est déferlent à leur tour sur la Chine. Ces deux routes, cruciales, favorisèrent les échanges commerciaux et culturels. Elles reprennent leur place aujourd’hui avec l’initiative chinoise "un corridor, une route". […] »
« Pendant des milliers d’années, de la Cour des grands jusque dans les plus humbles foyers, les préparations aromatiques ont joué un rôle primordial dans le bien-être de chacun. Inspirant pour les poètes et lettrés, envoûtant pour les amoureux, l’engouement ainsi suscité a été à l’origine d’une "route de l’Encens", d’abord uniquement terrestre puis maritime. […] 
« Les marchands de nombreux pays et régions du monde traversèrent les océans pour venir en Chine faire le commerce de l’encens. Sous les Tang et les Song, dans les ports de la mer de Chine méridionale de Panyu (actuelle Guangzhou), Zhuhai, Zhanjiang, Dengzhou (actuelle Yantai) et Hong Kong, les vaisseaux transportant l’encens affluaient si nombreux que souvent leurs voiles se frôlaient à l’infini. Ces échanges maritimes continus avec les contrées de l’Ouest furent à l’origine d’une "route de l’Encens". À cette époque, les "bateaux-parfum" étaient si nombreux à mouiller dans le port de Hong Kong, attendant le contrôle du "Superviseur du commerce extérieur", que le parfum des énormes quantités d’encens enfermées dans les cargaisons embaumait toute la rade ; c’est ainsi que Hong Kong prit son nom : "port parfumé", hong kong en cantonais. »
Extraits de l’éditorial de Shen Wenjing, et de « La vie parfumée des Chinois », de Fu Jingliang, propos issus de la revue Institut Confucius, n° 48, mai 2018, 80 pages, sous le titre général « La culture de l’encens ».


Carnet : pauvres migrants !
Intolérable et scandaleuse, la conviction des clients de la boulangerie de Carro, à Martigues, de l’impossible intégration des dernières vagues de migrants, sans aucun doute exprimée avec autant de vigueur au temps de leurs culottes courtes à l’égard des « Ritals » ou des « Polacks » qu’aujourd’hui vis-à-vis des kurdes ou des kosovars.

La politique des voisins
Avec mes voisins, nous parlons politique comme on parle de la pluie et du beau temps, tombant d’accord sur tout.
(Mercredi 8 mai 2019)



Billet d’humeur

Révolution dans le système métrique

Le 20 mai 2019, les délégués de la Conférence générale des poids et mesures (CGPM) ont voté le changement de définition d’une des unités de mesure les plus communes qui soient, le kilogramme. Au lieu de le définir, comme c’était le cas depuis 1889, en référence à un étalon naturel, un cylindre de 39 millimètres de haut et de large en platine iridié, notre kilo modèle est désormais défini en référence à une constante de la physique, le constante de Planck, l’une des grandeurs omniprésentes dans la théorie quantique (dont le physicien allemand Max Planck est l’un des pères). Pourquoi cette réforme ? Les métrologues n’ont jamais pu garantir que le fameux étalon conservé depuis 1889 sous clé et cloches au Bureau international des poids et mesures (BIPM) de Sèvres (Hauts-de-Seine) ne change pas ou ne s’abîme pas dans le temps. D’ailleurs, des campagnes de mesure ont révélé que l’étalon avait déjà subi une variation de 50 microgrammes en un siècle. La seconde connaîtra elle aussi sa révolution, mais plus tard, en 2026. Après avoir été assujettie au jour solaire, elle serait alors liée au comportement d’un atome (toujours la mécanique quantique). Quand on sait que la dérive est d’une heure sur l’âge de l’Univers qui est d’environ 14 milliards d’années, on peut mesurer l’importance de la révision envisagée. Cette variation de 3 600 secondes a permis de déployer les systèmes de localisation par satellite : trois nanosecondes d’erreur conduisent à environ un mètre d’imprécision !



Lecture critique

Un Jean-François Billeter intime

Sous l’intimité du propos, les deux derniers ouvrages de Jean-François Billeter (Bâle, 1939) évoquent à nouveau la Chine à laquelle ce philosophe de formation et fondateur de la chaire de chinois à l’université de Genève a consacré pratiquement toute sa vie. Dans le premier récit « Une rencontre à Pékin », le sinologue raconte les premiers moments de sa relation, dans les années 1960, avant la Révolution culturelle, avec Xiuwen ou Wen (née à Pékin en 1940), jeune femme médecin qui deviendra sa femme. « Elle pratiquait depuis un an dans le petit hôpital d’une usine, se souvient-il. Elle portait une montre-bracelet qu’elle s’était achetée avec sa première paye afin de pouvoir prendre le pouls des patients. » Lui est entré à l’université de Pékin en 1964. Les fiançailles débutent cette année-là, un temps non dénué de difficultés et d’obstacles qui se prolongent d’ailleurs sous d’autres formes après leur mariage, soulignant à chacun de leurs retours à Pékin les troubles incessants minant la République populaire. Et ce n’est qu’aux dernières pages du livre que le narrateur révèle la dramatique condition des parents de Wen sous l’ancien régime : « Wen m’a dit plus tard qu’à ce moment-là, son père était contraint de balayer la rue et de porter une  étoile jaune : signe extraordinaire de la parenté qu’ont entre eux les régimes totalitaires. Quand elle m’a appris cela, elle ne s’y est pas particulièrement arrêtée. Elle ne savait pas d’où venait ce signe d’infamie. Pour elle, cette avanie s’ajoutait simplement à toutes celles que son père avait déjà subies. »
Dans « Une autre Aurélia », le ton de la confidence se fait plus aigu, plus douloureux, mais l’écriture porte la même limpidité. Wen est morte à l’hôpital, en Suisse dans sa 73e année, le 9 novembre 2012, d’une hémorragie cérébrale. Le sinologue a livré ses pensées les plus intimes trois jours après la tragique disparition dans un carnet de notes qu’il a tenu jusqu’au 16 avril 2017. Le fait d’associer Wen à l’Aurélia de Gérard de Nerval et d’invoquer le Stendhal des Notes d’un dilettante à l’évocation de l’être aimé et défunt amène le diariste à comparer leur émotion à la sienne. À tenter de suspendre la quête du bonheur passé à deux pour mieux l’étreindre. « Il suffit que j’entende quelques mesures d’une musique que nous aimions, observe-t-il, pour que notre bonheur commun s’empare de moi et me bouleverse. Je n’ai pas besoin d’images d’elle dans ces moments-là, ni d’aucun souvenir précis. Elle est avec moi dans la musique. »

  • Une rencontre à Pékin, par Jean-François Billeter, éditions Allia, 160 pages, 2017 ;
  • Une autre Aurélia, par Jean-François Billeter, éditions Allia, 96 pages, 2017.

Relire dans les « Papiers collés » :



Portrait

Simon Leys, pourfendeur de la Chine maoïste

Lorsqu’ils évoquent les travaux et l’œuvre du sinologue belge Pierre Ryckmans, alias Simon Leys (Bruxelles, 28 septembre 1935-Sydney, 11 août 2014), ses commentateurs omettent de préciser qu’avant de devenir un auteur de langue anglaise, il était déjà un écrivain de langue chinoise. « Alors que Leys s’éteignait à Sydney, le 11 août 2014, un éditeur de Shanghai mettait la dernière main à une version chinoise du "Bonheur des petits poissons" », prend soin d’indiquer dès le prologue de la biographie qu’il lui consacre Philippe Paquet, sinologue et docteur en histoire, chargé de cours à l’Université libre de Bruxelles. Dans « Simon Leys - navigateur entre les mondes », le biographe confesse aussi la réticence de Pierre Ryckmans à la perspective d’une biographie : « Je ne pense pas que le sujet présente un intérêt suffisant, écrit-il à Ph. Paquet le 26 novembre 2010. "Honnêtement". J’espère que "mes bouquins" puissent être d’un certain intérêt (je ne les publierais pas sinon). Mais ma personne… non, je ne vois pas. ».

1955 ou la révélation de la culture chinoise
Né dans la banlieue de Bruxelles, à la lisière de la forêt de Soignes, le 28 septembre 1935, dans une famille aisée et catholique, il est le neveu de l’ancien gouverneur général du Congo belge : il se plaît à souligner la chaude affection et les rires d’une enfance heureuse. Il effectue ses humanités à l’Université catholique de Louvain, en droit et en histoire de l’art. Ses années d’études sont éclairées par trois passions, la lecture, la nature et la peinture, une discipline qu’il partage et pratique avec Jean-Marie Simonet (né en 1934) qui deviendra un de ses meilleurs amis. D’ailleurs, lorsque Pierre Ryckmans se rend pour la première fois, en 1955, en Chine, la forte impression qu’il ressent pour la culture  du pays a tôt fait de contaminer son camarade qui foulera à son tour les terrains de la sinologie. Après un séjour au Congo belge (chez son oncle, en 1956) et la découverte de la Rome baroque (en 1957), P. Ryckmans qui vient d’obtenir une bourse s’installe en 1958 à Taipei (capitale de Taïwan) où il prolonge des études de langue et de civilisation chinoises (ainsi que la peinture et la calligraphie). Il rencontre à Taipei Chang Hanfang qui deviendra sa femme et lui donnera quatre enfants (Étienne, Jeanne, Marc et Louis). Au cours du séjour, il est reçu ainsi que six autres boursiers étrangers par Chiang Kai-shek, comme l’avait accueilli à Pékin, en 1955, dans le cadre d’une délégation d’étudiants belges, le premier ministre Zhou Enlai. Il termine à Taïwan la thèse qu’il soutiendra avec succès à l’Université catholique de Louvain : « Propos sur la peinture du moine Citrouille-amère » porte sur un traité d’un calligraphe et érudit du XVIIIe siècle, thèse présentée en 1966 pour l’obtention du doctorat en archéologie et histoire de l’art. Jusqu’en 1969, à Taipei, Singapour puis Hongkong, il se livre, tout en enseignant, à des travaux de traduction de la presse chinoise (pour la représentation diplomatique belge) et d’ouvrages littéraires (français, anglais et chinois) afin d’arrondir ses fins de mois.

Le scandale des « Habits neufs du président Mao »
Proche des situationnistes, le sinologue et éditeur René Viénet qui s’étonne de la qualité du traducteur et de la finesse de ses analyses sur la situation politique de la Chine l’encourage à rassembler ses observations sur la Révolution culturelle dans un ouvrage. Ce sera « Les Habits neufs du président Mao - Chronique de la "Révolution culturelle" », publié à l’enseigne des éditions Champ libre en 1971 sous le pseudonyme de Simon Leys et inspiré par le héros du roman de Victor Segalen paru en 1922 (René Leys). Par sa charge dévastatrice à l’encontre du Grand Timonier, l’ouvrage fait scandale dans les milieux maoïstes de l’intelligentsia française et l’ostracisme dont l’auteur est victime mettra des années à se dissiper. Parmi les détracteurs de Simon Leys, on note les participants à un voyage en Chine organisé par la revue trimestrielle Tel Quel dont un de ses fondateurs, Philippe Sollers, et son épouse Julia Kristeva, Marcellin Pleynet, le philosophe François Wahl et Roland Barthes… « Pour Simon Leys, explique Philippe Paquet dans sa biographie, la Révolution culturelle (expression qu’il a d’ailleurs toujours placée entre guillemets) "n’eut de révolutionnaire que le nom, et de culturel que le prétexte tactique initial". Elle fut fondamentalement "une lutte pour le pouvoir, menée au sommet entre une poignée d’individus, derrière le rideau de fumée d’un fictif mouvement de masses" ».

Il repose au large de Sydney
Au moment où le pamphlet paraît en France, Pierre Ryckmans vient d’obtenir un poste d’enseignant à l’Australian national university de Canberra. Si Pierre et Hanfang Ryckmans prêtent serment, le 26 novembre 2010, dans la capitale fédérale, en qualité de nouveaux citoyens australiens, l’écrivain se refusa cependant à prendre la nationalité australienne par fidélité à sa patrie d’origine. Selon son biographe, sa toute première œuvre, si elle avait été achevée et publiée, aurait été… un roman policier. « L’ironie est savoureuse, considère Philippe Paquet, quand on sait que l’écrivain fut invité, un demi-siècle plus tard, en 1990, à occuper le fauteuil de Georges Simenon à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. Et elle l’est d’autant plus que, s’il dut rituellement faire, à cette occasion, l’éloge du créateur de Maigret, Pierre Ryckmans n’a jamais porté beaucoup d’estime au roman policier, un genre qu’il n’hésita pas à qualifier d’"assommant par définition" dans le discours de réception du 30 mai 1992. » En Nouvelle-Galles du Sud, il ne cesse d’écrire et de publier : « Ombres chinoises » (Robert Laffont, 1974), « La Forêt en feu » (Hermann, 1983), « Orwell ou l’horreur de la politique », Hermann, 1984), « L’Humeur, l’Honneur, l’Horreur » (Robert Laffont, 1991) sans oublier « La Mer dans la littérature française » (Plon, 2003), une anthologie qui rappelle l’expertise du grand marin qu’il fut. « C’est logiquement là où le ciel et l’océan Pacifique se fondent en un même bleu que Simon Leys choisit de reposer pour l’éternité, relate son biographe. Il pria sa femme et ses enfants de disperser ses cendres au large de Sydney. Ce fut fait le 28 septembre 2014, jour de son soixante-dix-neuvième anniversaire. »

  • Simon Leys - Navigateur entre les mondes, par Philippe Paquet, éditions Gallimard, collection La Suite des temps, 672 pages, 2016.

Lectures complémentaires :

  • Les Habits neufs du président Mao - Chronique de la "Révolution culturelle, par Simon Leys, éditions Champ libre, 314 pages, 1971 ;
  • Le Bonheur des petits poissons, par Simon Leys, éditions Jean-Claude Lattès, 213 pages, 2008 ;
  • Le Studio de l’inutilité, par Simon Leys, éditions Flammarion (Champs essais n° 1110), 304 pages, 2014 ;
  • La Mer dans la littérature française, par Simon Leys, éditions Robert Laffont (coll. Bouquins), 1376 pages, 2018.

 


Varia : les intellectuels à l’épreuve de la pensée freudienne

« Dans les années 1950, les intellectuels s’emparent de concepts freudiens comme "investissement", "souvenir-écran" ou "formation réactionnelle", qui entrent dans le langage courant. Des personnes qui n’ont jamais lu une ligne de Freud se mettent à parler avec assurance du surmoi, du complexe d’Œdipe et de l’envie du pénis.
« Freud se voit recruté par le mouvement de pensée anti-utopique des années 1950. Des intellectuels comme Lionel Trilling dans "Freud et la crise de notre culture" et Philip Rieff dans "Freud, l’esprit du moraliste" soutiennent que Freud nous apprend à penser les limites de la perfectibilité humaine. Des magazines populaires mettent Freud sur le même plan que Copernic et Darwin (ce que Freud fait lui-même dans son Introduction à la psychanalyse). On lit d’audacieuses proclamations. "Le XXe siècle restera-t-il dans l’histoire comme le siècle freudien ? demande le coordinateur d’un ouvrage collectif de 1957 intitulé "Freud et le XXe siècle". Les nouvelles formes de conscience issues de l’œuvre de Freud ne peuvent-elles pas constituer un symbole plus authentique de notre conscience et de la qualité de nos expériences les plus profondes que les fruits incertains de la fission de l’atome et de la nouvelle cartographie du cosmos ?"
« Dans les départements de littérature, les professeurs se demandent naturellement comment prendre part au mouvement. Ils trouvent facilement. Car il n’est pas abusif de traiter les textes littéraires de la même façon qu’un analyste traite ce que lui dit un patient. Même si les enseignants n’aiment guère l’expression "sens caché", la critique littéraire consiste bien souvent à décoder un sous-texte ou à en dévoiler le sens ou l’idéologie implicites. Les universitaires sont donc toujours friands d’un appareil théorique permettant de donner de la cohérence et de la consistance à une telle entreprise, et le freudisme s’y prête à merveille. Décoder, mettre au jour, c’est ce que fait la psychanalyse. »
Extrait de « Peut-on tuer Freud ?, article de Louis Menand (The New Yorker) à propos de l’ouvrage de Frederick Crews, « Freud, la fabrique d’une illusion » (Metropolitan Books, 2017), analyse issue du magazine Books - L’actualité  à la lumière des livres », n° 87, janvier-février 2018, 98 pages.



Carnet : plein les mirettes !
Les yeux sont comme des miroirs : l’argot dit des « mirettes ».
(Jeudi 23 mai 2019)

Trousse-Chemise
Avec leur cortège d’onagres et de panicauts des dunes, de molènes et de raisins des mers, les mélèzes, cèdres, chênes et cyprès composent la petite forêt domaniale de Trousse-Chemise, au nord-est de l’île de Ré. D’où vient son nom ? Sans doute de l’époque où l’on pouvait encore traverser le Fier à pied. Le Fier, c’est cette baie qu’a joliment immortalisée Charles Aznavour en 1962 avec sa chanson « Trousse Chemise ». Les Rétais avancent une tout autre explication. Il s’agirait d’une révérence un peu singulière faite par leurs ancêtres à l’envahisseur anglais bouté hors de l’île en 1627 : ils auraient troussé leurs chemises et insulté les anglais en leur montrant leurs fesses sur la côte de Trousse-Chemise !
 (Vendredi 24 mai 2019)



Billet d’humeur

Le coton-tige hors-la-loi en 2020

On a longtemps attribué l’invention du coton-tige à Leo Gerstenzang (1892-1973). C’est en voyant sa femme fixer du coton sur un cure-dent pour nettoyer les oreilles de leur bébé que cet entrepreneur polonais naturalisé américain aurait initié en 1923 cette « escurette », ainsi qu’on nommait le cure-oreille au Moyen Âge. En fait, il convient de rendre à Harold de Conninck la conception antérieure d’un « nettoyeur hygiénique pour oreilles ». Issu d’une lignée de négociants et d’armateurs belges, celui-ci qui résidait en Algérie proposa le 20 juillet 1914 son invention à l’Académie des sciences de Paris qui en enregistra le brevet sous le numéro 8185. Si le bâtonnet ouaté était originellement dévolu aux soins du nourrisson (nettoiement du nombril, des oreilles et du nez), son usage s’est répandu dans de multiples directions paramédicales ainsi qu’en biologie, en archéologie et dans la police scientifique où il s’est révélé un instrument efficace de nettoyages délicats, d’écouvillonnage, de prélèvement d’ADN et de tests chimiques. Pourtant, la mise sur le marché du coton-tige sera interdite à compter du 1er janvier 2020 en raison de la pollution que favorise le rejet du bâtonnet en plastique, disposition inscrite dans la loi de 2016 pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages.



Lecture critique

Il était une fois la bergère du Laus

En mai 1664, dans la vallée de l’Avance, une rivière qui marque à ce moment-là la séparation entre la province du Dauphiné et l’archevêché d’Embrun, la Vierge Marie apparaît à une bergère de 17 ans, Benoîte Rencurel (Saint-Étienne d’Avançon, 17 septembre 1647-28 décembre 1718). Les apparitions auxquelles seront associés des anges et Jésus, le fils de Marie, se multiplient et des échanges entre Dame Marie et l’adolescente donnent lieu à la construction d’une église (enserrant la chapelle Notre-Dame de Bon-Rencontre) avant que ne s’instaure un véritable pèlerinage. Le 4 mai 2008, un décret officiel de « Reconnaissance des apparitions de N.-D. du Laus » est promulgué par Mgr Jean-Michel di Falco Léandri (Marseille, 1941), après enquête et avis de l’autorité vaticane. Le 1er mai 2015, l’évêque de Gap et d’Embrun reçoit à N.-D. du Laus le prix Nobel de la paix et ex-chef de l’État polonais Lech Walesa à l’occasion de la clôture de l’année jubilaire du 350e anniversaire des premières apparitions de la Sainte Vierge à Benoîte Rencurel. De nos jours, le pèlerinage à N.-D. du Laus est toujours aussi prisé et il a atteint une notoriété internationale.

Une cinquantaine d’apparitions de la Vierge Marie
L’histoire débute aux premiers jours de mai 1664, non loin du sommet de la montagne Saint-Maurice, dans les Hautes-Alpes, au milieu des ruines d’un prieuré bénédictin fondé au XIIe s. sur un site préhistorique par l’abbaye voisine de Boscodon. Elle se poursuit à proximité, au lieu-dit les Fours, près du village de Saint-Étienne d’Avançon [aujourd’hui Saint-Étienne-le Laus], puis à Pindreau pour aboutir cinq mois plus tard au hameau du Laus [« laous » ou lac en franco-provençal]. La veille de la première apparition, alors que Benoîte fait paître ses moutons et ses chèvres sur les flancs de la montagne Saint-Maurice, un vieil homme l’incite à se rendre le lendemain dans un vallon proche, situé au sud-est du village de Saint-Étienne d’Avançon : « Vous y verrez la mère de Dieu », assure son interlocuteur qui dit se prénommer Maurice. Tout porte à croire qu’il s’agit de saint Maurice d’Agaune, le commandant copte d’une légion romaine, dite légion thébaine (IIIe siècle), composée de soldats chrétiens originaires de Thèbes et morts en martyrs pour avoir refusé de s’attaquer à des chrétiens et de renier leur foi. En tout cas, la montagne tient bien son nom de l’officier romain. Aujourd’hui, les communes de Saint-Étienne-le Laus, Valserres et Rémollon y confrontent leurs confins. Les deux premières années (1664-1665), la bergère « voit » la Vierge Marie pratiquement tous les jours devant une petite grotte. « Dès le début, relate François de Muizon (« Le Trésor - Histoire et spiritualité de Notre-Dame du Laus »), la bergère ne cache pas les mystérieuses rencontres qu’elle fait au vallon des Fours. Elle en parle à Jean Fraisse, le curé du village, à madame Rolland, sa patronne, à ses proches, à ses copines. Elle ne se replie pas sur elle-même comme elle pourrait en avoir la tentation. Elle ne s’enferme pas, ne se cache pas. Elle s’ouvre, partage avec les autres, en demeurant néanmoins très discrète. » Mais ses ascèses et privations - elle s’inflige des mortifications et jeûne souvent - inquiètent son entourage. Les apparitions, une cinquantaine, s’espaceront et ne prendront fin qu’en 1708. En 1669, Benoîte abandonne son emploi de bergère, car son action au sanctuaire l’occupe à plein temps et elle est admise dans le tiers-ordre de saint Dominique - la compagnie des Sœurs de la pénitence - dont elle porte la vêture.
Prêtre du diocèse de Gap (il a été le postulateur de la cause pour la béatification de Benoîte Rencurel), le père René Combal avertit dans « Le Trésor - Histoire et spiritualité de Notre-Dame du Laus » : « Prenons garde ! Benoîte ne possède pas un savoir académique ou catéchétique, mais intuitif, qui lui fait prononcer des vérités théologiques d’une grande profondeur, sur la messe par exemple. On écrire peut-être un jour un livre sur la théologie de Benoîte. Elle a des expressions dignes des docteurs de l’Église. À quelqu’un qui lui demande un jour : "Qui est Dieu ?", elle répond : "Dieu est bon. Il est ce qu’il est." »

Les Manuscrits du Laus en héritage
Entre 1679 et 1683, selon François de Muizon (« Une vie avec les anges »), un ange intervient à plusieurs reprises auprès de Benoîte pour lui demander que l’histoire du Laus soit écrite. « Tout ce qui se passe de remarquable, pour l’âme et pour le corps : les miracles, les autres grâces qu’on y reçoit et les avis qu’elle donne, tout ce qu’elle sait » doit être rédigé et divulgué au plus grand nombre. Vicaire général du diocèse gapençais et aumônier du Roi, Pierre Gaillard (1621-1715) s’en chargera en livrant « L’Histoire de Notre-Dame de Bon-Rencontre du Laus et de la sœur Benoîte Rencurel », pièce centrale des « Manuscrits du Laus », somme de deux cent treize pages qui comprennent un texte de Jean Peytieu (1640-1689), chapelain du Laus, un rapport du juge François Grimaud (1620-1703), avocat et procureur du Roi à Gap, à l’archevêque d’Embrun ainsi que des fragments de textes dus à François Aubin (1650-1733), un ermite laïc qui habitait non loin du Laus.
« Les "Manuscrits du Laus" livrent un récit avec les mots, les images, les sons, les parfums, les manières d’être et de penser du XVIIe s., prévient F. de Muizon. C’est dans cette glaise vivante que se trouve la vérité. Il ne s’agit pas de la capter dans un miroir déformant mais de garder sa plénitude originelle en la contextualisant. Enquêtes, contrôles, reconnaissances, études ont ainsi contribué au fil du temps à la dévoiler. Mais le mystère demeure. » L’écrivain et journaliste rappelle que le philosophe Jean Guitton (1901-1999) visita le sanctuaire à deux reprises. « "Le Laus a une grande importance dans l’histoire de l’Europe", a noté le philosophe. Ce spécialiste reconnu pour ses études mariales ne s’est jamais expliqué sur le sens qu’il donnait à cette affirmation énigmatique. Il a eu l’intuition profonde des enjeux sociétaux dont l’histoire du Laus est porteuse. »

Le sabot de Benoîte : une splendide orchidée !

Au terme d’une apparition, comme Dame Marie prenait congé de la bergère en s’élevant dans le ciel, elle perdit ses deux sabots dorés qui chutèrent dans les fourrés. Benoîte se précipita pour les retrouver, mais ne trouva que les mûres des ronciers. Deux jours après, revenue au même endroit, elle reprit sa quête et découvrit une touffe de fleurs splendides aux labelles en forme de sabots dorés. Voilà pourquoi, explique la conteuse et historienne Gabrielle Sentis (1921-2010), le sabot de Vénus (Cypripedium calceolus Linné) est dans les paroisses embrunaises dédié à la Vierge Marie. Les naturalistes recommandent de ne pas cueillir cette orchidée que leurs prédécesseurs ont attribuée à Aphrodite et qu’ils nomment, à voix basse, Soulier de la Vierge pour les uns, pantoufle de Notre-Dame pour les autres…

  • Benoîte Rencurel : Une vie avec les anges, par François de Muizon, éditions Salvator, 174 pages, 2014 ;
  • Le Trésor - Histoire et spiritualité de Notre-Dame du Laus, par François de Muizon et Père René Combal, éditions Salvator, 192 pages, 2018.

Lectures complémentaires :

  • Benoîte la Bergère de Notre-Dame du Laus, par le chanoine Roger de Labriolle, imprimerie Louis-Jean, 304 pages, 1977 ;
  • La Légende dorée du Dauphiné, par Gabrielle Sentis, éditions Didier-Richard, Grenoble, 176 pages, 1984 ;
  • La forêt de Boscodon, par Claude Darras et David Tresmontant, Naturalia Publications, 224 pages, 2019.


Portrait

Raoul Hausmann, dadaïste historique et révolté permanent

Artiste et écrivain allemand d’origine autrichienne ? L’identification est beaucoup trop réductrice à présenter le dadasophe et co-fondateur du club dada de Berlin en 1918. S’impose alors l’énumération des multiples manières et orientations de Raoul Hausmann (Vienne, 12 juillet 1886-Limoges, 1er février 1971), un exercice auquel se livre l’artiste et théoricien Michel Giroud : « artiste visuel (peintre, dessinateur, sculpteur, photographe, photomonteur), poète visuel et concret, poète sonore et joueur de mots, journaliste, historien, théoricien, écrivain, technicien, dramaturge et producteur de revues et de soirées, actionniste et performeur, correspondant international (des milliers de lettres sillonnent son parcours), architecte sans architecture, il est simultanément l’ensemble de ces fragments ». Les débuts de son œuvre sont marqués par l’expressionnisme au moment où il s’intéresse aux manifestations du cubisme parisien, selon Andrei Boris Nakov, historien des avant-gardes.

Il fonde le Club dada à Berlin
Fils de Victor Hausmann, peintre académique, il naît à Vienne mais la famille, bourgeoise, déménage à Berlin, où dès 1905, il se lié d’amitié avec l’artiste Johannes Baader (1875-1956) : en 1918 il fonde avec son compatriote le « Club dada » de Berlin. Très sensible aux actions de l’extrémisme sociopolitique et artistique, il remet en question, selon Michel Giroud, les manifestations humaines de son époque : esthétique, scientifique, psychologique, sociale, morale, religieuse, ainsi que les fondements des croyances cultuelles et culturelles de l’époque : philosophie idéaliste, marxisme, psychanalyse, histoire de l’art. Révolté permanent, le rebelle ne tarde pas à porter l’art hors des circuits culturels établis, proposant au public de nouvelles formes de poésie, de musique, de théâtre, et même de chorégraphie. Parallèlement à sa création plastique (collages et photomontages dits aussi tableaux-collés), il rédige une grande quantité de textes critiques, parmi lesquels certains des plus importants manifestes dadaïstes : « Cinéma synthétique de la peinture » (1918) et « Qu’est-ce que le dadaïsme et que veut-il en Allemagne ? » (1919). Au début des années 1920, il effectue plusieurs tournées dadaïstes en Allemagne et en Tchécoslovaquie aux côtés des artistes allemands Kurt Schwitters (1887-1948) et d’Hannah Hoech (1889-1978) avec laquelle il aura une liaison éphémère. « En 1921, signale Pascale Le Thorel-Daviot, il invente "la nouvelle base automatique de la peinture et de la musique : l’Optophone. Cet appareil, en forme de machine à écrire, permet de soumettre des reliefs minuscules de formes progressives à une sorte de spectographe". »

Exil fructueux à Ibiza
Le nazisme qui l’a rangé en 1933 au nombre des « artistes dégénérés » le contraint à s’exiler sur l’île d’Ibiza en Espagne (1933-1936), plus précisément à Sant Josep, un petit village au sud de l’île où il entreprend des  études ethnologiques et rédige des textes littéraires, puis en Tchécoslovaquie (1937-1938).
En 1926, déjà, il avait séjourné à Ibiza ; c’est là qu’il avait commencé la rédaction de son roman « Hyle », un anti-roman où il souligne la dépendance servile de ses contemporains aux habitudes. Les recherches qu’il développe sept ans plus tard autour de l’habitat traditionnel d’Ibiza et de certains de ses sites caractéristiques, procèdent de l’ethnologie et de l’anthropologie. « Ses recherches sur l’architecture vernaculaire d’Ibiza montrent son intérêt profond pour une autre architecture que celle du Bauhaus, explique Michel Giroud, et ses positions rejoignent celles d’un Pierre Faucheux ou d’un Pouillon ; ses recherches techniques et théoriques sur la photographie, l’optique, le cinéma, l’infrarouge, le décodage et la cybernétique montrent qu’il ne refuse aucunement les innovations de son temps. » « À Ibiza, observe le philosophe Bartomeu Marí i Ribas (né en 1966), Hausmann est fasciné par les maisons paysannes en tant que modèles culturels universels et parle d’elles comme le résultat d’une longue évolution, de l’action de leurs habitants à travers les générations. L’architecture en elle-même est, à Ibiza, l’écriture d’un peuple, le récit pétrifié d’une culture millénaire qui d’ailleurs n’est pas écrite. »

La solitude du Limousin
Réfugié en France, en Limousin, à partir de 1939 avec sa femme Hedwig, il survit dans une certaine clandestinité en raison de la Deuxième Guerre mondiale. À Peyrat-le-Château, puis à Limoges (dès 1944), il apprécie la solitude et fréquente peu d’amis parmi lesquels l’écrivain et poète Georges Emmanuel Clancier (1914-2018) et le photographe Izis (1911-1980). Trois autres artistes partagent son amitié, Kurt Schwitters, le poète Henri Chopin (1922-2008), ainsi que le peintre et photographe hongrois László Moholy-Nagy (1895-1946). Il entretient en outre une correspondance très suivie avec des artistes français, anglais et allemands, se proclamant « écrivain de lettres ». Raoul Hausmann aimait la compagnie des jeunes artistes. « Mais il a surtout eu des rapports privilégiés avec Paul-Armand Gette [Lyon, 1927] et Claude Viallat [Nîmes, 1936], souligne Marthe Prévot (1923-2016) qui partagera la vie du couple jusqu’à leur mort. Il estimait beaucoup le travail extrêmement soigné de Paul-Armand Gette et il y avait entre eux une compréhension totale. Il avait énormément d’affection pour Claude Viallat. Ils se chamaillaient un peu car ils n’avaient pas les mêmes idées. Mais Hausmann était très indulgent à son égard. Il le considérait un peu comme un fils. » Il est mort, privé de la vue, le 1er février 1971 à Limoges peu après la parution d’un ultime ouvrage, « Sensorialité excentrique », écrit à quatre mains avec son ami Henri Chopin.

Raoul Hausmann tenant "L’esprit de notre temps"
(sculpture réalisée vers 1920), symbole du mouvement dadaïste berlinois.
© Photo X., droits réservés, 1960

  • Raoul Hausmann, architecte 1933 Ibiza 1936, dont le texte de Bartomeu Marí i Ribas, Archives d’architecture moderne (AAM), Bruxelles, 128 pages, 1990 ;
  • Raoul Hausmann 1886-1971, dont les propos de Michel Giroud et de Marthe Prévot, éditions W, Mâcon, musée départemental de Rochechouart, 144 pages, 1986.

Lectures complémentaires :

  • Petit Dictionnaire des artistes modernes, par Pascale Le Thorel-Daviot, éditions Larousse, 336 pages, 1999 ;
  • Dictionnaire de l’art moderne et contemporain, sous la direction de Gérard Durozoi, dont la notice d’Andrei Boris Nakov, éditions Hazan, 680 pages, 1993.

 


Varia : le rôle des abbayes dans l’exploitation forestière

« Malmenée au Moyen Âge par l’extension de l’agriculture puis, plus tard, par la production massive de charbon, la forêt reprend du poil de la bête. Aujourd’hui, c’est un espace divers où, entre exploitation de grumes, réserve de biodiversité et approche récréative, de multiples usages cohabitent. […] 
« À partir du Xe siècle, elle subit une nouvelle vague de grands défrichements. Ce mouvement d’ampleur européenne profite d’une double conjoncture : une embellie démographique et un essor monastique, qui culminent au tournant des XIIe et XIIIe siècles. Dans ce processus "sylvivore", Bernard de Clairvaux et ses cisterciens occupent une place de choix, même si la réalité historique se révèle plus complexe en raison du rôle joué aussi par les seigneurs et les paysans. Plus que des bûcherons, les abbayes fournissent des capitaux pour mettre en valeur les nouvelles terres. Un peu partout en Europe, la sylva (forêt) et le saltus (terres vaines, marais, landes) reculent au profit de l’ager (espaces cultivés). Nous sommes alors en pleine "révolution agricole" dont l’arme fatale pour l’arbre est l’assolement triennal (rotation des cultures et de la jachère). Ce dernier se généralise avec le perfectionnement de la charrue, gage de rendements céréaliers plus importants. L’assaut est massif : sous la cognée, 30 000 à 40 000 hectares de bois disparaissent annuellement entre l’an mille et 1400. Seigneurs laïcs et religieux multiplient les fronts de colonisation agraire, avec la création de communautés pionnières appelées "villes franches" ou "bastides", qui ne tardent pas à devenir de véritables bourgs et villes. Le processus de déforestation est extrêmement rapide puisqu’au XIIe siècle l’abbé Suger ne peut trouver de gros arbres de charpente dans les environs de Saint-Denis, où il envisage de bâtir une abbaye. Face à l’offensive, la forêt recule probablement comme jamais auparavant, pour représenter une surface totale de 13 millions d’hectares (25 % de moins qu’aujourd’hui).
« En pratique, les temps médiévaux coïncident aussi avec l’élaboration de systèmes d’exploitation durable dont on pourrait s’inspirer aujourd’hui. Ainsi, dans les régions de moyenne montagne, les premières formes d’appropriation des écosystèmes forestiers au profit des grandes abbayes s’accompagnent d’une reconnaissance de la propriété collective et de prélèvements raisonnés et étalés dans le temps plutôt que d’une exploitation intensive. […] »
Extrait de « Une terre de conquêtes, par Emmanuel Garnier, historien de l’environnement, du climat et des risques (université de Besançon), propos issu de « L’appel de la forêt », un hors-série du magazine Télérama, juin 2018, 84 pages.



Carnet : Échange et courtoisie
Les hommes naissent le même jour, Une affaire intime, Le Fils de Klara H., La Part de Dieu, Le Faiseur d’or… Je relis en ce moment Max Gallo (1932-2017). J’ai rencontré l’écrivain et historien à deux reprises, en 1980 puis en 1995, dans le cadre de la Critique des livres du quotidien « Le Provençal » à Marseille. Chaque fois, c’est lui qui posait d’abord les questions, qui s’informait de ce que je faisais - courtoisie et élégance rares de celui qui sait prendre le temps de transformer un entretien en un moment d’échange.

Identité
L’identité de chacun d’entre nous est plurielle. La vie et le caractère forgent des individus en puzzles complexes, plus ou moins bien équarris. Pourquoi, nos contemporains cherchent à tout prix à déconstruire ce morcellement inséparable d’une quête d’unité impossible ?
(Vendredi 31 mai 2019)

Les bougies des tsiganes
Un ami tsigane m’a expliqué pourquoi, en Hongrie, ses grands-parents plaçaient des bougies autour des nouveau-nés : parce qu’ils croient que les bougies disposées devant les statues des saints à l’église éloignent les esprits malins. Ils prétendent aussi qu’elles servent à éclairer le défunt lors de son voyage vers le ciel.

Vive Gautier ! À bas Gide !
Je relis les œuvres complètes de Théophile Gautier, dans l’édition établie par Michel Brix (aux éditions Bartillat) : quel régal ! Et j’enrage à la pensée assassine d’André Gide qui persiflait à dire que Gautier se contentait de refléter le monde visible, qu’il n’avait ni profondeur ni génie !
(Samedi 1er juin 2019)

Écrire
Écrire demande beaucoup d’efforts, de patience, d’humilité. Cela exige davantage que de connaître le dictionnaire de la langue française et la syntaxe de cette langue. Il faut encore avoir lu des auteurs, en avoir compris la « fabrique », avoir éprouvé le besoin de faire aussi bien qu’eux.

Les Joueurs de cartes
J’ai remarqué au musée d’Orsay que Les Joueurs de cartes de Paul Cézanne jouaient avec des cartes vierges. Nul doute que René Magritte, lui, aurait peint sur le carton quelque idéogramme ou quelque rébus !
(Mardi 11 juin 2019)

Olympisme
C’est Dimitrios Vikélas (1835-1908) qui inspira au baron Pierre de Coubertin (1863-1937) l’idée de faire revivre les Jeux olympiques, alors que l’écrivain et homme d’affaires grec lui-même n’entendait rien à l’athlétisme.
(Jeudi 13 juin 2019)



Billet d’humeur

Les petits bruits de la campagne

J’adhère tout à fait à la croisade de Bruno Dionis du Séjour, cet agriculteur retraité qui préside aux destinées du village de Gajac, situé en Gironde à 70 kilomètres au sud-est de Bordeaux. Figurez-vous que le maire de cette commune rurale de 400 habitants a proposé d’inscrire le chant du coq, le meuglement des vaches, le braiement de l’âne et les sonneries des cloches paroissiales… au patrimoine national. Monsieur le maire en a assez d’entendre les récriminations de certains rurbains qui ne peuvent plus entendre sans dépit les bruits de la ruralité. Il ne comprend pas que certains des nouveaux ruraux, ceux qui ont décidé de vivre à la campagne le temps des vacances ou de leur retraite, associent les chants et cris des animaux de la basse-cour à des nuisances sonores. Quand ils ne demandent pas au curé de décaler l’horaire de l’angélus qui sonne, depuis des siècles, tous les matins à 7 heures. En invoquant le patrimoine national pour les p’tits bruits de la campagne, Bruno Dionis du Séjour nourrit le souhait de les voir enregistrés au patrimoine immatériel de l’Unesco, comme l’est déjà le repas à la française, le langage sifflé des îles Canaries et la pêche aux crevettes à cheval à Oostduinkerke (Belgique)…



Lecture critique

Stefan Zweig, psychologue des profondeurs de l’âme

Les historiens de la littérature ont coutume de prétendre que le succès des nouvelles de Stefan Zweig (Vienne, 28 novembre 1881-Petrópolis, Brésil, 22 février 1942) repose sur l’analyse subtile du trouble des sentiments, cette psychologie des profondeurs qu’il explore et étudie au contact de la société viennoise au début du XXe siècle. Si la plupart d’entre elles ont été écrites après la Première Guerre mondiale, dans les années 1920, le témoignage sociologique qu’elles délivrent reste étrangement actuel un siècle plus tard. Ces récits allient à la modernité des découvertes psychologiques de Freud la vivacité du roman d’aventure. Le nouvelliste nourrit sa curiosité des événements de la vie, de ces jeux imprévus que le hasard place sur nos routes. Femmes, hommes ou enfants quelconques, souvent anonymes, les personnages qu’il met en scène sont analysés avec une méticulosité maniaque. Le romancier soutient tout le long du récit la tension primordiale, presque insoutenable, qui se noue chez l’individu entre les forces du conscient et de l’inconscient. Dans « Brûlant Secret », dont l’action se déroule dans un hôtel des Alpes autrichiennes, un jeune baron désœuvré tente de séduire une femme plus âgée et mariée en utilisant le garçon de celle-ci âgé de douze ans. L’enfant nommé Edgar est d’emblée séduit par la feinte amitié de l’aristocrate avant de se retourner contre le couple dont il est rapidement exclu des jeux dangereux. Frustré et incrédule, Edgar cherche à comprendre les ressorts et les raisons de cette passion inavouable : il veut éventer le secret trouble et ambigu des deux adultes qui est somme toute celui de la sexualité. À travers l’aventure amoureuse de sa mère, il découvre au seuil de l’adolescence la première expérience de la souffrance.
Entre 1911 (année de sa publication) et 1933, « Brûlant Secret » fut diffusé à plus de 140 000 exemplaires en Allemagne. Il convient de rappeler qu’en février 1933, peu après l’incendie du Reichstag, les nazis interdirent le film que Robert Siodmak avait tiré de « Brûlant Secret ». Trois mois plus tard, on brûlait les livres de Stefan Zweig à Berlin, à l’exemple de ceux de Thomas Mann, Arthur Schnitzler, Albert Einstein et Sigmund Freud. En 1942, alors qu’il assiste au carnaval de Rio avec Lotte Altmann, sa seconde épouse, il apprend la chute du port britannique de Singapour conquis par les armées japonaises. Ils rentrent à Petrópolis et décident leur suicide commun.

  • Brûlant Secret, par Stefan Zweig, traduction de l’allemand (Autriche) par Nicolas Taubes, éditions Gallimard, collection folio n° 6418, 128 pages, 2017

 


Portrait

Les Bouches-du-Rhône possèdent une flore remarquable

La flore des Bouches-du-Rhône est remarquable et l’ouvrage coordonné par Mathias Pires, du Conservatoire botanique national méditerranéen de Porquerolles (CBNMed), et Daniel Pavon, de l’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie - Aix-Marseille Université (IMBE-AMU), l’est tout autant. Lecture faite des quatre cent soixante quatre pages du volume ingénieusement fabriqué par les éditions Biotope à Mèze (Hérault), je n’aurai que des critiques en excellente part à formuler. Au-delà de la beauté de l’objet, « La Flore remarquable des Bouches-du-Rhône - Plantes, milieux naturels et paysages » cumule les qualités de la science exacte à celle de la meilleure vulgarisation, tout en faisant place à l’heureuse déclinaison de présenter 163 espèces végétales rares, menacées ou caractéristiques du territoire ciblé à partir de 17 écorégions, fruit d’un savant découpage. La géologie, le climat, le contexte biogéographique, l’histoire de la botanique locale et les enjeux de conservation des milieux abritant les espèces décrites et analysées charpentent l’inventaire raisonné et assorti d’une iconographie de qualité, de sorte que le lecteur, qu’il soit botaniste ou amateur converti à la botanique descriptive, sera bien en peine de pointer quelque question restée sans réponse.
« La flore indigène du département des Bouches-du-Rhône compte actuellement 1826 espèces et sous-espèces, souligne Frédéric Médail (IMBE-AMU), soit la moitié (50,5 %) des taxons indigènes de la région administrative Provence-Alpes-Côte d’Azur qui comporte 3615 taxons selon le "Catalogue de la flore vasculaire de la région PACA" (Virgile Noble et autres auteurs, 2016). » « En l’état des connaissances actuelles, complètent Nicolas Georges (Société linnéenne de Provence) et Cyril Cottaz (CBNMed), la flore vasculaire du département comprend plus de 2 100 espèces observées depuis 1990. Dans cet ensemble, les plantes exotiques représentent plus de 400 espèces, dont 183 sont actuellement répertoriées comme envahissantes ou potentiellement envahissantes, soit 8,7 % de la flore départementale. »

Menaces et protection
Si l’ouvrage ne décrit qu’un faible nombre (163) des plantes présentes dans le département, il parvient néanmoins à restituer une vision assez complète de sa biodiversité végétale à travers des écosystèmes parfois uniques comme la Camargue (et le golfe de Fos), la Crau (Crau sèche et Crau verte) ou encore les îles et archipels. Les autres écorégions se trouvent être : le Rhône, les massifs des Alpilles et de la Montagnette, les plaines agricoles rhodano-duranciennes, les marais des Baux et de Crau, l’étang de Berre, le massif de la Nerthe, le massif de l’Arbois et la chaîne de la Fare, les chaînes des Côtes et de la Trévaresse, la basse Durance, les massifs de Sainte-Victoire, du Concors et de la Vautubière, le bassin d’Aix-en-Provence, les massifs de la Sainte-Baume, du Régagnas et du mont Aurélien, les massifs de l’Étoile et du Garlaban, les Calanques.
L’inédit, la découverte, les singularités ne manquent pas dans l’observation d’habitats naturels bien individualisés et circonscrits par lesdites écorégions.
Ainsi, dans l’écorégion « Massifs de Sainte-Victoire, du Concors et de la Vautubière », des grottes hébergent des taxons originaux, rares dans le département, à l’exemple du polypode intermédiaire (Polypodium interjectum). Dans le « bassin d’Aix-en-Provence », cinq espèces de tulipes, toutes protégées en France, sont à découvrir au bord des champs et au gré des lisières où elles prospèrent, notamment dans le massif du Montaiguet ; trois tulipes à fleur rouge, dont la détermination est parfois délicate : la tulipe d’Agen (Tulipa agenensis), la tulipe précoce (Tulipa raddii) et la tulipe de Lortet (Tulipa lortetii) ; la tulipe de l’Écluse (Tulipa clusiana) à fleur blanc et rose et la tulipe des bois (Tulipa sylvestris subsp. sylvestris) à fleur jaune. Dans l’écorégion « massif de la Nerthe », à Martigues, en dépit d’un arrêté préfectoral de protection de biotope (APPB), la création, malencontreuse, d’une voie verte Carro-Bonnieu a dévasté les populations de plusieurs espèces rares dont la camomille littorale (Anthemis secundiramea), la chicorée scabre (Hyoseris scabra), la saladelle naine (Limonium pseudominutum), l’ophrys de Bertoloni (Ophrys bertolonii), la phélipanche de la camphorée (Phelipanche camphorosmae) et l’orobanche penchée (Orobanche cernua). Ainsi projets et politiques portés par l’État peuvent parfois se révéler antagoniques.
Les menaces pesant sur les habitats naturels et la flore patrimoniale sont multiples : abandon du pastoralisme, aménagement de zones d’activités, urbanisation, endiguements (du Rhône et de la Durance), infrastructures de transports, mais aussi loisirs motorisés et décharges sauvages. Certaines espèces restent sensibles à la destruction de leur habitat, au débroussaillement anarchique, au piétinement excessif, à l’eutrophisation, à l’envahissement des espèces exotiques et aux embruns marins pollués.
Il arrive fort heureusement qu’une protection effective des habitats naturels permette de garantir le maintien sinon l’extension d’une espèce comme cela a été le cas sur le lido du Jaï (étang de Berre) pour la saladelle de Provence (Limonium cuspidatum). Dans le « massif de la Nerthe » et dans les « calanques », l’épiaire maritime (Stachys maritima) est en danger critique d’extinction : des recréations de populations sont suggérées. Présente dans six écorégions du département, la fumeterre de Petter (Fumaria petteri) profite généralement des incendies à la suite desquels elle peut s’exprimer plus librement, notamment grâce à l’élimination de la concurrence et aux apports minéraux non négligeables qu’ils lui procurent.

Singularités des espèces
Autour de l’étang de Bolmon (Châteauneuf-les-Martigues et Marignane) ainsi qu’au cap Couronne, à la pointe de Bonnieu et au vallon de l’Aveyron (Martigues), la cresse de Crète (Cressa cretica) excrète le sel prélevé dans le sol : ainsi les cristaux de sel apparaissent sur les feuilles par temps sec et chaud. Cette plante aurait de nombreux usages médicinaux (vertus antituberculeuse et expectorante) et des propriétés toniques et aphrodisiaques… Quasiment aux mêmes endroits, ainsi qu’en Camargue et dans les calanques, l’éphèdre à chatons opposés (Ephedra distachya) fait l’objet d’une intense surveillance. Comme tous les éphèdres, la plante contient un alcaloïde, l’éphédrine, aux usages parfois détournés à des fins de stimulation et de dopage ! En Camargue et le long de la Durance, l’impérate cylindrique (Imperata cylindrica) est considérée comme une des mauvaises herbes les plus problématiques pour l’agriculture dans le monde. Croissant au sud de l’étang de Berre et dans les calanques, une autre graminée, la trisète faux-panicum (Trisetum paniceum), gagnerait à intégrer un statut réglementaire de protection. Dispersée dans la plupart des écorégions du centre-est des Bouches-du-Rhône, la vélézie raide (Velezia rigida) a été observée sur différents substrats, siliceux, calcaire et même basaltique, toujours dans des situations très ouvertes, souvent très sèches et exposées au soleil. Hôte des mares temporaires à faible couvert végétal, la verveine couchée (Verbena supina) peut ne pas apparaître plusieurs années consécutives sans pour autant avoir disparu, attendant que les conditions, d’inondation notamment, lui soient favorables. Très rare dans le département, la tanaisie annuelle (Vogtia annua) est utilisée en aromathérapie sous forme d’huile essentielle : elle soigne, dit-on, démangeaisons, irritations et inconforts de la peau.
Savez-vous que la grassette du Portugal (Pinguicula lusitanica) qui pousse dans le marais tourbeux de l’Audience, dans le sud de la Crau, se nourrit d’insectes qui viennent se coller sur la face supérieure des feuilles où ils sont ensuite digérés ? Puis le fruit de la digestion est assimilé par la plante. Nous apprenons, en outre, qu’une orchidée, l’ophrys de Provence (Ophrys provincialis), peut s’hybrider avec de nombreux autres Ophrys. Ses pollinisateurs sont bien connus : il s’agit d’abeilles sauvages (Colletes cunicularius, Andrena carbonaria, Anthophora atriceps). Une autre orchidée, l’ophrys en forme d’araignée (Ophrys arachnitiformis), est abondante sur une bande côtière allant de Martigues au hameau de Lavéra ; on la repère même facilement sur le site d’une usine chimique !

Le goéland et la grande zostère
Dans l’écorégion « les Calanques », il est probable que l’on puisse recenser près de 900 espèces de plantes vasculaires, car un inventaire de la flore du massif des Calanques, hors archipels, en avait dressé une liste de près de 650 (Errol Véla et autres auteurs).  Parmi les îles et les archipels du département, sur les 51 îles et îlots recensés, 32 au moins hébergent a minima une plante vasculaire, mais certains îlots n’ont pas encore été explorés. La trentaine de petites îles du golfe de Marseille (archipels du Riou et du Frioul et les autres îlots) qui ne représentent pourtant que 0,06 % de la surface départementale, abritent à elles seules environ 16 % de la richesse floristique des Bouches-du-Rhône, soit plus de 300 taxons indigènes. L’expansion vertigineuse des populations nicheuses de « gabians » ou goélands leucophée (Larus michahellis) sur les îles de Marseille a bouleversé les écosystèmes insulaires. L’eutrophisation des sols par les déjections aviaires conduit à l’accroissement des quantités d’azote et de phosphore. Ceci entraîne une disparition irrémédiable de la flore oligotrophe indigène dont des espèces patrimoniales (Thymelaea tartonraira par exemple), au bénéfice d’une flore rudérale et nitrophile. Entre Marseille et La Ciotat et sur la côte Bleue (massif de la Nerthe), les botanistes prêtent une certaine attention au poireau des îles (Allium commutatum) qui pourrait faire l’objet de récoltes pour la consommation pour peu que ses stations se multiplient.
À l’étage marin, la zostère naine (Zostera noltei) est visible uniquement en Camargue et dans l’étang de Berre ; c’est une espèce indicatrice du bon état écologique des lagunes méditerranéennes. Selon Charles-François Boudouresque (Mediterranean Institute of Oceanography, Aix-Marseille Université/Toulon Université), la progression de la cymodocée (Cymodocea nodosa) pourrait être favorisée par le réchauffement climatique ; ses stations de la Nerthe et des calanques sont peut-être plus récentes qu’on ne le pense. Quant à la grande zostère (Zostera marina), présente en Camargue et près des rives de l’étang de Berre, elle est considérée comme une espèce-ingénieur. Elle peut en effet structurer des écosystèmes entiers en formant de vastes herbiers, véritables prairies marines qui favorisent l’oxygénation et la filtration de l’eau, le maintien du sédiment, la reproduction de la faune lagunaire ou marine.

Marseille intra-muros prochain terrain des botanistes
Aux derniers chapitres de l’ouvrage, Henri Michaud (CBNMed) développe l’« histoire des botanistes dans les Bouches-du-Rhône » qui débute dès le XVIe s. Sont évoqués, outre Carl Von Linné, Gaston de Saporta, Charles Flahault, Gabriel Tallon et René Molinier : Pierre Magnol (1638-1715) qui publia en 1676 l’une des toutes premières flores locales et auquel on dédia le magnolia ; Joseph Pitton de Tournefort (1656-1708), célèbre pour avoir formalisé le notion de genre en botanique ; Louis Castagne (1785-1858), banquier et botaniste qui devint maire de Miramas en 1846 ; Alphonse Derbès (1808-1894), titulaire de la chaire des sciences naturelles à la faculté des sciences de Marseille, spécialiste des algues marines (on lui doit la découverte de la mérendère (Colchicum filifolium) ; André Alphonse Autheman (1832-1913), auteur d’un Catalogue des plantes des environs de Martigues, nommé maire de Martigues par Mac-Mahon en 1874 et 1877 ; Pierre Blanc (1855-1940), chef de gare qui étudia la flore des ballasts, des marais et des puits de Crau, et Kazimierz Zarycki (né en 1930), botaniste à l’université de Cracovie et découvreur de la malcomie naine (Maresia nana) qui publia une édifiante Étude sur la végétation des dunes anciennes en Petite Camargue.
Aux 17 écorégions de leur inventaire, les 39 contributeurs de « La Flore remarquable des Bouches-du-Rhône » ont ajouté à bon escient la « zone urbaine de Marseille-Aubagne », deuxième agglomération de France dont la floristique est très insuffisamment documentée. Si les massifs périphériques de ladite zone abritent de nombreuses espèces, les jardins privés conservent 718 taxons tandis qu’un inventaire effectué dans 219 rues de Marseille a recensé 438 espèces. Conscients du manque de données sur la flore et la faune urbaines, les auteurs appellent de leurs vœux la programmation de véritables études à l’échelle de l’agglomération marseillaise qui apparaît selon eux comme une entité floristique tout aussi remarquable.

Illustrations :
1. Le botaniste Virgile Noble en prospection sur les crêtes de la Sainte-Baume.
2. La mérendère à feuilles filiformes sur le site de Bonnieu à Martigues.
3. la santoline de Provence à la Sainte-Baume.
© Photos Daniel Cyr Lemaire

  • La Flore remarquable des Bouches-du-Rhône - Plantes, milieux naturels et paysages, coordonné par Mathias Pires et Daniel Pavon, Biotope éditions, 464 pages, 2018.

 


Varia : quand pourra-t-on entendre les sons du passé ?

« Entendre les sons du passé est-ce possible ? s’interroge l’archéologue Myriam Philibert. Dans la mesure où toute musique est centrifuge, pourquoi ne pas rechercher, dans le présent, des sonorités émises dans le passé ? À condition qu’une matière en ait gardé l’enregistrement. Sommes-nous aux limites de la science ? Certes, il ne viendrait à l’idée de personne de tenter de faire usage des flûtes paléolithiques brisées. Il faut en refaire à l’identique pour en apprécier la tessiture. Aujourd’hui, la recherche s’affine, et finira par offrir des perspectives détonantes. D’aucuns espèrent ouïr les empreintes des sons. Ce n’est pas une utopie, ni le délire de curieux en mal de sensations, mais la recherche de scientifiques qui se penchent sur la question avec des techniques de mesure de plus en plus sophistiquées. Le principe de la paléophonie tient dans la présence de sons conservés par les matériaux. Des laboratoires œuvrent pour tenter de capter ces traces fugaces. Il y a encore des expérimentations à pratiquer pour alimenter le sujet.
« Déjà, les techniques actuelles sont proches de faire des miracles en la matière. Voici quelques pistes. D’autres sont à découvrir. Un chercheur mexicain a entendu le chant du Quetzatl dans les salves d’applaudissement, au pied des grands escaliers des pyramides mayas. Le Britannique Trevor Cox, professeur d’ingénierie du son à l’université de Salford, a mesuré l’empreinte acoustique de Stonehenge. Récemment, le journaliste Olivier Rescanière a effectué des investigations dans le salon noir de la grotte de Niaux, pour corroborer et approfondir les premières démarches à propos de la relation entre le son et la peinture. N’est-ce pas inouï et fantastique ? Le commentaire demeure trop bref. De l’avis des spécialistes, dont Iegor Reznikoff, musicologue français (interprète et spécialiste de la musique antique), le salon noir de Niaux, de par sa forme, offre une capacité exceptionnelle de résonnance.
« Rappelons que le concept d’archéologie acoustique a été mis à l’honneur par le chercheur Richard Woodbridge, et que l’idée de « fossile sonore » a été initiée par Paul Aström, préhistorien et archéologue suédois. Cette discipline consiste à exploiter sons et acoustique naturels de sites ou de monuments, pour en mesurer les paramètres à l’aide d’instruments électroniques. Actuellement, peu d’avancées ont encore été décrites en ce domaine, et les expérimentations restent rares. La piste des investigations est largement ouverte.
« Selon les chercheurs John Wozencroft et Paul Devereux, "l’archéoacoustique peut être menée fondamentalement de deux manières : en explorant les sons et l’acoustique naturels de certains monuments et sites ; ou en enquêtant et mesurant les paramètres acoustiques d’un lieu au moyen d’instruments électroniques." Il faut beaucoup de bonnes volontés pour progresser en la matière et une entente entre les disciplines qui ont à œuvrer dans des registres très différents de leur recherche originelle. Et rêver de retrouver la réverbération naturelle des sonorités dans les grottes paléolithiques, pour pressentir toute l’impressionnante magie des rites qui se sont déroulés dans ces enceintes. »

Myriam Philibert, archéologue © Photo Daniel Cyr Lemaire

Extrait de l’étude « À propos d’archéologie acoustique », de Myriam Philibert, archéologue, publiée dans la revue Kadath, 29 pages, Bruxelles, mai 2018.

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