Nez de Cuir
Gentilhomme d'amour



Un roman de Jean de La Varende
(1937)

Un film d'Yves Allégret
(1951)






Nez-de-Cuir a été réédité chez Bartillat en 2006 et le DVD du film d’Yves Allégret est sorti en mai 2007. Cette double parution nous a donné envie d’en savoir plus sur cette œuvre atypique, plus proche des romans de Balzac écrits sous la Restauration que des romans publiés dans les années qui ont précédé la seconde guerre mondiale, une œuvre dont le succès ne s’est pourtant jamais démenti et dont les rééditions y compris en Livre de Poche ou en collections « club » ont été très nombreuses.



Le livre

L'auteur

Jean de La Varende est un étrange personnage. Une dizaine de titres à peine sont encore en librairie aujourd’hui sur la centaine qu’il a publiés. Il faut dire que ses idéaux proches de ceux d’un d’Artagnan (Dieu, l’honneur, le roi…) ne lui ont pas attiré que des sympathies dans la France républicaine du XXe siècle, sous le Front populaire ou à la Libération.

Né en mai 1887 au château de Bonneville, à Chamblac, dans l’Eure, il est orphelin de père deux mois plus tard. En 1890, Laure de La Varende qui ne supporte plus de vivre seule avec ses trois enfants rejoint sa famille à Rennes. Jean vit son enfance chez son grand-père, le contre-amiral Fleuriot de Langle, qui l’élève dans le respect des traditions ancestrales.
Cette amitié entre le petit garçon et son grand-père eut pour effet de faire vivre Jean de La Varende cinquante ans plus tôt. Il n’appartiendra jamais à la même génération que ses contemporains. Ne deviendront ses amis que des hommes vivant le même décalage, respirant les mêmes idées, ayant les mêmes goûts, ceux de la Restauration, en province. (Anne Brassié, La Varende, Pour Dieu et le roi, Perrin, 1993)
Il ne revoit sa Normandie natale qu’en de rares occasions pendant son enfance et développe à son égard une très forte nostalgie qui l’amène à se réinstaller au château de Bonneville en 1919. Il s’y marie avec une jeune veuve qui lui donne un fils, Eric, en 1922.
Jean de La Varende passe toute sa vie à restaurer son château, construire des maquettes de bateaux (environ 2000) et écrire des livres.

Genèse du roman

C’est dans l’enfance que Jean de La Varende entend parler pour la première fois de Nez-de-cuir : « Chaque premier vendredi du mois, notre mère extrêmement pieuse, noblement dévote, nous faisait prier pour toute la famille. Cela durait longtemps. On nommait les portraits du salon, ce que mon frère, plus âgé de cinq ans, appelait le prône. Au fond, c’était très beau. On nommait toujours Roger de Tainchebraye, si bien qu’un soir, ma mère, prise par l’accoutumance, au lieu du patronyme lâche le surnom. Nous prions ainsi pour Nez-de-Cuir. Nous nous regardons mais elle reprit "l’oncle Achille" (tel est le vrai prénom). Quelle effervescence. Je sus la blessure de Reims, le masque, et l’oncle Achille surclasse tous les autres héros de mon esprit. Mais, l’intérêt croissant, j’interrogeai trop et ma mère trancha en me disant : L’oncle Achille a eu une vie désordonnée, il ne faut en parler qu’à Dieu. »

Quelle merveilleux sujet de rêverie que ce héros masqué et quel fascinant terrain de chasse que cette "vie désordonnée" dont il est interdit de parler sauf avec Dieu. Les interdits sont les plus belles sources de fantasmes…

Qui fut Nez-de-Cuir ? Achille Perier de La Genevraye, le grand-oncle de l’écrivain. En réalité, un magnifique jeune officier caracolant à la tête de ses hommes pour secourir la France envahie, en 1814. Philippe Brunetière a merveilleusement évoqué cette vie dans un livre intitulé Sous le masque de Nez-de-Cuir. Le roman fut composé avec des lettres du héros conservées dans les archives familiales et des souvenirs qu’il avait laissés chez ses compatriotes de l’Orne. […] Près de Reims, le héros charge les cosaques, sabre au clair. Il sera laissé pour mort, le visage ensanglanté par six coups de sabre et un coup de pistolet à bout portant. Le blessé est ramené dans son pays normand. (Anne Brassié)

Jean de La Varende ne cesse de raconter cette histoire à ses petits camarades du collège Saint-Vincent mais la gestation du livre fut longue puisqu’il parut en 1937. L’auteur avait cinquante ans.

Le roman

Dans le roman, Achille est devenu Roger de Tainchebraye, don Juan normand, dandy cultivé, qui subit le même sort que le grand-oncle durant la Campagne de France en 1814.
« Tainchebraye tomba en Champagne entre son frère de lait et son piqueur. Ce dernier n’avait rien, rien qu’une estafilade qui de ses deux grosses lèvres en faisait quatre ! Revint au soir, enragé et pleurant, pour retrouver le corps de son jeune maître (vingt ans !). Il fouilla les morts à coups de bottes et le reconnut à sa ceinture... Ah... bon Dieu ! la tête n’était que bouillie sanglante, et, sur le corps déshabillé par le sabre, rien que du sang, toujours, et des lambeaux mous. Le piqueur colla son oreille sur la plaie du cœur et l’entendit battre. »
Le dévoué Jeannet embarque le blessé dans une berline attelée et le ramène en Normandie où il le confie aux soins d’un médecin-major. Le docteur Marchal recolle les morceaux comme il peut et Tainchebraye survit mais la chirurgie faciale laissant à désirer, il n’est pas possible de rendre le visage présentable.
A quoi bon vivre s’il ne peut plus séduire ?
Marchal fait venir un costumier de théâtre qui réalise un masque sur mesure. La première à le voir est sa mère : « Elle le retrouvait; beaucoup mieux que même son plus bel espoir ne le lui faisait espérer. Il se dressait athlétique, quoique un peu maigre encore, et sa plus terrible blessure disparaissait sous un loup noir. Ce loup était à la vérité plus large que les masques ordinaires, surtout sur les côtés, mais le rayonnement de son fils subsistait. »
Et voilà le héros qui saute sur son destrier, « l’immense Agramant », et galope vers son château où il donne une grande fête pour que tout le pays puisse constater sa résurrection.

Mais le docteur Marchal n’a pas pu guérir un mal plus profond qui mine Tainchebraye : son désir insatiable de conquêtes. « Roger ne cherchait jamais l’amour pour l’amour, mais seulement pour la victoire... Mieux que la victoire, la preuve. Plus difficile était la conquête, plus la réussite devenait rassurante. »

Plus confortable que les meules de foin et plus discret que son château, il dispose du Pavillon, « un ancien logis que Tainchebraye avait consacré à ses rendez-vous de chasse, officiellement, mais surtout à d’autres rencontres moins bruyantes ».
C’est là que va se nouer la grande histoire d’amour du roman, qui débute en vaudeville et s’achève en tragédie.

Ce soir-là, Roger est avec Hélène, dont le mari est en voyage, lorsque la nièce de la dame arrive sur sa jument pour prévenir sa tante que l’oncle Josias a changé d’idée et devrait rentrer dans la nuit.
Roger selle Agramant et raccompagne Hélène au grand galop devançant ainsi le retour du mari. Puis il revient au Pavillon où la nièce, Judith de Rieusses, épuisée, malmenée par sa chevauchée à cru sur la jument qu’elle n’a pas pu seller, blessée au genou, fouettée par les branches, est restée avec Marie-Bonne, la nourrice complice du don Juan. Il faut maintenant raccompagner la nièce avec délicatesse, dans une voiture attelée parce qu’elle est incapable de tenir sur un cheval.
Judith commence par détester cet homme qui compromet Hélène et elle craint même qu’il ne s’en prenne à elle mais il se montre serviable et chevaleresque.
Il se revoient et, avec le temps, chez Judith, l’amour triomphe de la haine et de la peur.
Elle vient au Pavillon pour déclarer sa flamme et lui proposer de l’épouser mais Tainchebraye est trop droit pour mentir. « Il y a trop longtemps que je mène cette vie de fou — il parut se décider à un aveu si dur qu’il s’en courbait et que la jeune fille en eut peur. Il se penchait — j’ai vraiment, écoutez Judith... perdu mon âme, articula-t-il... Je ne suis qu’un corps animal, qu’un corps... et en perdant mon âme j’ai perdu l’âme des autres... comprenez-vous? Je n’ai plus qu’un corps que rien ne gouverne autrement que son désir, son appel, que j’ai cru noble, jadis, mais que maintenant je ne discute même plus... seul ce qu’il veut est bien... »
Judith insiste. Si une femme lui apportait toute la force de son amour, une femme prête à souffrir pour lui donner ce qu’elle a de plus beau, de plus pur, la tromperait-il encore, l’abandonnerait-il ?
« - Oui, dit-il avec une sauvagerie désespérée, celle-là, surtout !
- C’est fini, murmura-t-elle, adieu. 
»

Et elle épouse le marquis de Brives, très riche mais très vieux. Tainchebraye est invité et une étrange amitié se noue entre les deux hommes au fil de nombreuses parties d’échecs.
Le vieux mari meurt rapidement et voilà la jeune veuve à nouveau libre.
Elle retourne chez l’oncle Josias et se lie d’amitié avec Hélène qui pense s’absoudre de ses fautes passées en unissant Judith à Roger.
Pendant ce temps, l’ardent cavalier chasse et caracole dans la région.
Lorsqu’il croise Judith, un jour, devant l’église, il la salue sans dire un mot et continue sa route. De dépit, elle décide de partir à Paris et va dire au revoir aux cygnes de l’étang. Un an a passé depuis la première rencontre au Pavillon, triste anniversaire !

Mais un bruit se fait entendre à sa fenêtre.
C’est Roger qui vient la retrouver dans sa chambre pour implorer son pardon. Elle accepte mais elle voudrait du temps… Tainchebraye redevient violent, impatient, il la veut, tout de suite, là, sur le lit. Devant sa résistance, il lui reproche son manque de cœur et fait appel à sa pitié mais ne suscite que sa répulsion.
« — De la pitié pour toi, dit-elle, ah! de la honte, oui ! Va-t’en ! Le Tainchebraye ignoble a reparu... si tu te voyais, tu te ferais horreur à toi-même... tu ressembles à une bête, à un animal, à un monstre... »
Un monstre ! « Tu n’as rien vu encore ! » et il arrache son masque.
Elle cède, il reste, mais il n’est pas fier de lui le lendemain matin !

Il s’enfuit, galope dans la forêt, jusqu’à une chute du fidèle Agramant qu’il est obligé d’abattre.
Blessé lui aussi, il songe au suicide mais un moine, ancien soldat de Napoléon, le conduit à son abbaye où il va rester jusqu’à la guérison.
Quand il rentre au château, sa mère va bientôt mourir et elle a fait venir Judith.
Tainchebraye lui demande à nouveau sa main. Tout l’amour qu’elle éprouve refait surface.
« Alors elle lui prit le visage et le redressa, glissa lentement ses bras autour de son cou et s’approcha de lui. Mais au moment où la belle bouche allait toucher le masque, il eut une si vive répulsion de tout l’être qu’elle la perçut aussi nettement qu’un cri. »
« — Je ne puis pas, Judith, derrière votre visage, maintenant, je vois ma déchéance et votre pitié... votre pitié dans le passé, dans l’avenir... je ne puis pas ! Je ne pourrai jamais !... »
Rien n’est donc plus possible entre eux. Elle s’enfuit. Ils ne se reverront jamais…


Ce roman a connu un grand succès à sa parution, il a été régulièrement repris en Livre de poche et réédité l’année dernière chez Bartillat, l’occasion pour François Taillandier d’un article dans le Figaro où il écrit avec malice que ce roman très sombre « sent le labour, le chenil et le carnage ». La violence du texte tient beaucoup à la violence de l’écriture qui caracole dans les épisodes de chasse comme un roman de cape et d’épée, exprime tout l’éventail de la passion dans les scènes d’amour et ne lésine pas sur les emprunts à la langue parlée dans les dialogues y compris quand il s’agit des propos d’un paysan. Ce qui a attiré de nombreux reproches à l’auteur, comme ce jugement de Roger Nimier : « Il écrit en charabia. Il agit à l’égard des phrases comme Roger de Tainchebraye envers les filles, en les basculant dans les fossés. Ces privautés donnent naissance à un style bâtard… » Sur ce sujet (et sur beaucoup d’autres), Anne Brassié prend la défense du romancier normand : « En patoisant, La Varende suivait les procédés d'un auteur qu'il admirait, Molière. Mais depuis Molière peu d'écrivains s'étaient risqués dans ce style. La norme était le langage noble, élégant, rayonnant d'harmonie grammaticale et stylistique, celui d'Anatole France. La Varende bouscule tout et lancera, avec d'autres, dont Céline, une mode qui n'est pas sans excès, qui séduit ou exaspère. Cette mode n'est pas nouvelle. Rabelais déjà en jouait et Jean de La Varende aimait Rabelais, sa force et son éclat oral, son goût du fracas verbal. » Molière, Céline, Rabelais, voilà d’intéressants cousinages…
Mais le mieux est encore de se faire son propre jugement, alors… bonne lecture !

Serge Cabrol 



Le film

Nez de cuir ou les masques de la séduction

Nez de cuir a longtemps été considéré comme une œuvre mineure dans la carrière d’Yves Allégret, plus apprécié pour ses films réalistes tels Dédée d’Anvers, Une si jolie petite plage ou Manèges. Sa sortie DVD en mai 2007 nous permet de redécouvrir un film « classique » dans le sens le plus noble du terme : adaptation fidèle, mise en scène élégante, décors et costumes fastueux, acteurs triés sur le volet jusque dans les plus petits rôles et surtout une photographie éblouissante (sous la direction du merveilleux Roger Hubert, directeur de la photographie sur des chefs d’œuvres tels que Les Enfants du paradis ou Les Visiteurs du soir) donnant un relief et une lumière unique à l’image en noir et blanc.

Le tournage du film s’est déroulé dans les studios de Joinville et en Normandie « afin d’être plus près du cadre naturel mais aussi du climat défini par le Vicomte de la Varende ». Toutefois, tout en restant proche de l’intrigue Yves Allégret laisse de côté les dialogues « terroir » du roman et se concentre sur l’univers romantique et noir de l’histoire.
Jean Marais incarne Roger de Tainchebray de façon saisissante, comme si le rôle avait été écrit pour lui. Moins machiavélique que dans le roman, le personnage garde toutefois l’ ambiguïté qui lui confère son aspect fascinant : attirant par la beauté réelle de l’acteur et la beauté perdue du personnage que l’on devine derrière le masque, mais repoussant de cynisme et de cruauté.

Le masque prothèse que porte Tainchebray devient à l’évidence un accessoire de séduction, dont la forme fut, semble-t-il, suggérée par Jean Cocteau : « Je vois dans le journal qu’on a adopté ma formule de masque pour Jeannot dans Nez de cuir. Un faux nez était ridicule. Un loup de cuir orne le visage et encadre les yeux. Ce qui est immobile rend le reste plus mobile, plus vif » (Jean Cocteau, Le passé défini, 11 septembre 1951).
Le premier masque, offert par le docteur Marchal est un nez tenu par des lanières. Il permet au jeune homme défiguré de sortir de sa chambre de blessé pour enfin renaître triomphalement aux yeux des paysans (et des paysannes) de son domaine qui l’attendent avec ferveur. Le masque suivant est blanc, assorti à son costume de bal. Il marque le retour dans le grand monde et fait taire les mauvaises langues qui pensaient voir apparaître un séducteur ridicule et diminué. La réception devient alors une sorte de carnaval et les masques sont ceux des visages enfarinés et emperruqués des invités, figés dans leur surprise tandis qu’éclate la sensualité du jeune aristocrate. Le troisième masque est le loup noir du Dom Juan cynique et inapte à l’amour, que Tainchebray ôtera à la fin du film dans une scène déchirante, révélant ainsi au regard de Judith des plaies qui ne lui inspireront que la pitié.

Lors de l’avant-première, Jean de la Varende sera présent, donnant ainsi son assentiment public à l’adaptation de son œuvre. Le film sera un succès et à ce jour l’unique adaptation du roman. Philippe de Broca devait en tourner une nouvelle version avec dans le rôle titre, Vincent Perez. Le décès du réalisateur le 26 novembre 2004 mettra fin au projet. D’après une rumeur, non confirmée jusqu’ici, Antoine de Caunes aurait repris les rênes. A suivre donc…

Patricia Châtel 



Générique du film

Réalisateur
Dialoguiste
Directeur de la photographie
Assistant-réalisateur

Coproduction franco-italienne

Jean Marais
Françoise Christophe
Jean Debucourt
Valentine Teissier
Marcel André
Yvonne de Bray
Massimo Girotti
Mariella Lotti
Yves Allégret
Jacques Sigurd
Roger Hubert
Mauro Bolognini



Roger de Tainchebray
Judith
Le marquis de Brives
Madame de Tainchebray
Josias
Maryvonne
Dr Marchal
Hélène

On remarquera dans de petits rôles : Gianni Esposito (le Marius des Misérables version Jean-Paul Le Chanois), Bernard Noël (remarquable comédien et premier Vidocq de la télévision) et Michel Etcheverry. En cherchant bien on reconnaîtra peut-être deux figurantes : Nadine Tallier (la future Baronne de Rotschild) et Martine Sarcey (qui fera une belle carrière au théâtre et à la télévision notamment dans La Porteuse de pain).



Le DVD

Collection Pathé classique, sortie le 16 mai 2007
Durée du film : 90 mn
Sous-titrage pour sourds et malentendants.
Suppléments : Un entretien avec Jean Marais extrait de l’émission A bout portant, première mondiale du film (actualités Pathé), galerie de photos.

Le DVD est accompagné d'un livret de 16 pages.


Une restauration de grande qualité permet d’apprécier la lumière et les contrastes de l’image. Dommage que les menus soit peu lisibles à cause de l’écriture en cursive qui se fond dans le décor. Musique un peu omniprésente par rapport aux dialogues. Hormis ces menus défauts, cette édition permet de voir le film dans d’excellentes conditions. En ce qui concerne les bonus, l’entretien avec Jean Marais est très court et le propos décevant (sempiternelles questions relatives à la beauté de l’acteur). Les actualités permettent d’apercevoir Jean de la Varende à l’avant-première du film et la galerie de photos est superbe.

Patricia Châtel 

Mise en ligne : Août 2007


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Jean de La Varende
(1887-1959)


Yves Allégret
(1907-1987)