J'irai cracher
sur vos tombes



Le roman de Boris Vian
(1946)

Le film de Michel Gast
(1959)





La parution de J’irai cracher sur vos tombes en DVD donne envie de remonter une soixantaine d’années en arrière pour en savoir plus sur le parfum de scandale qui a entouré la sortie du livre.
Ce roman plein de sexe, d'alcool et de violence (publié en 1946 par Boris Vian mais signé Vernon Sullivan) a connu un succès prodigieux suivi de longues années de procédures.
L’adaptation cinématographique n’a pas été simple non plus et le film controversé qu’en a tiré Michel Gast n’a que de lointaines affinités avec le roman. Interdit aux moins de 16 ans lors de sa sortie, le film ne sera autorisé pour tous publics qu'en 2004. Action !



Les livres

Le roman


Comme dans tout roman à suspense, le premier chapitre est à la fois évocateur et évasif. Pas de référence à la couleur de peau. Le narrateur, (on n’apprend qu’il se nomme Lee Anderson qu’au deuxième chapitre), arrive à Buckton pour reprendre la gérance de la librairie. Il a avec lui le revolver du "gosse", « un malheureux 6,35 bon marché ; il était encore dans sa poche quand le shérif était venu nous dire d’emporter le corps chez nous pour le faire enterrer ».
C’est plus tard qu’on comprend que le "gosse" est le petit frère de Lee Anderson et qu’il a été pendu pour avoir séduit une jeune fille blanche. Contrairement à ses frères, Lee ne porte pas de signe visible de son "huitième" d’héritage noir. Cheveux blonds, peau rose, carrure d’athlète, il est décidé à s’immerger en milieu blanc pour venger son frère.
Il commence par s’amuser avec les "bobby-soxers", « des petites de quinze seize ans, avec des seins bien pointus sous des chandails collants, elles le font exprès, les garces, elles le savent bien. Et les chaussettes. Des chaussettes jaune vif ou vert vif, bien droites dans des souliers plats ; et des jupes amples, des genoux ronds ; et toujours assises par terre, avec les jambes écartées sur des slips blancs. Oui, j’aimais ça, les bobby-soxers. »
Il en use et en abuse mais ce n’est pas suffisant. Ce sont les plus inaccessibles qu’il veut séduire pour que sa vengeance soit pleine et entière.
Grâce à Dexter, le caïd local, Lee rencontre Jean et Lou Asquith, deux sœurs issues d’une très riche famille, des victimes de choix. Travail d’approche, coucherie un soir de cuite, séduction, jalousie entre les deux sœurs, Lee ne lésine pas sur les moyens pour arriver à ses fins : les tuer sauvagement après leur avoir révélé sa négritude et les raisons de sa vengeance.
Le roman est violent. Beaucoup de sexe (y compris avec des petites filles quand Dexter veut mettre Lee à l’épreuve), beaucoup d’alcool, des assassinats que n’aurait pas désavoué le marquis de Sade… Il était difficile qu’il échappe à la censure morale de l’époque…


La genèse du roman

En 1946, un jeune éditeur de vingt et un ans, Jean d’Halluin décide de créer une collection de romans noirs américains ou "à l’américaine", dans l’esprit de la Série Noire qui vient d’ouvrir chez Gallimard avec deux romans d’auteurs anglais (Peter Cheney et James Hadley Chase). Par son frère qui est bassiste de jazz, il rencontre Boris Vian (26 ans) qui a déjà écrit deux livres (Vercoquin et le plancton et L’écume des jours) que Gallimard s’est engagé à publier. L’idée plaît à Boris Vian qui rédige J’irai cracher sur vos tombes en une quinzaine de jours pendant l’été et le roman paraît aux éditions du Scorpion en novembre. Sur la couverture, l’auteur est Vernon Sullivan, Boris Vian en est le traducteur. Dans la préface, Vian indique que l’auteur ne peut publier dans une Amérique trop puritaine un roman au « réalisme un peu poussé ». Il évoque l'influence de Henry Miller, James Cain ou James Hadley Chase mais précise que « Sullivan se montre plus réellement sadique que ses devanciers illustres. »
La presse se fait l’écho de la violence du texte, parle de pornographie et évoque la nécessité d’interdire un tel ouvrage. Le succès est énorme et en quatorze mois, près de cinq cents mille exemplaires sont vendus.
Boris Vian écrit trois autres Vernon Sullivan, Les morts ont tous la même peau (1947), Et on tuera tous les affreux (1948) et Elles ne se rendent pas compte (1950) mais aucun n’atteindra le même tirage. (Tous ces livres sont aujourd'hui disponibles en collection de poche.)

(Pour plus de détails on peut se référer à un article de Jean-Baptiste Baronian, Docteur Vian et Mister Sullivan, paru dans le N°270 du Magazine Littéraire en octobre 1989)


Le procès

L’envers de ce succès, c’est le procès et l’interdiction du livre.
Si les débats dans la presse ont plutôt servi de publicité et facilité la vente du livre, la plainte de Daniel Parker, secrétaire général du "Cartel d’action morale et sociale", entraîne l’interdiction du livre par un arrêté du Ministère de l’Intérieur en juillet 1949 et la condamnation, en mai 1950, de Boris Vian et de son éditeur à une amende de cent mille francs chacun. Ils font appel, ce qui leur évite de payer l’amende, et en octobre 1953, la cour d’appel modifie le jugement, annule l’amende et condamne les prévenus à quinze jours d’emprisonnement, tout en déclarant cette peine amnistiée par la loi du 6 août 1953. Boris Vian et ses co-accusés s’en tirent plutôt bien en payant vingt mille francs de frais de justice, une somme peu comparable aux bénéfices des ventes…


La pièce

Les procédures n’ont pas empêché Boris Vian de tirer de son roman une pièce de théâtre (sous le même titre) créée au Théâtre Verlaine, à Paris, en avril 1948 dans une mise en scène de Pasquali avec Daniel Ivernel dans le rôle de Lee Anderson.

Le Dossier de l’affaire J'irai cracher sur vos tombes publié par Noël Arnaud en 1979 chez Christian Bourgois donne beaucoup de précisions sur le procès et présente une version intégrale de la pièce de théâtre.


La novélisation

Après le roman, la pièce et le film, J’irai cracher sur vos tombes prend une nouvelle forme avec la novélisation parue aux éditions Seghers en septembre 1959. Le livre, signé par Françoise d’Eaubonne, est illustré par des photos du film. Dans une "note de l’éditeur", Pierre Seghers précise : « Après l’interdiction, Boris Vian devait écrire une pièce de théâtre tirée de son premier livre et la faire représenter. Enfin récemment, il signait, avec Jacques Dopagne, le scénario de J’irai cracher sur vos tombes et quelques jours avant sa mort tragique, il acceptait que la romancière Françoise d’Eaubonne écrive sous le titre de J’irai cracher sur vos tombes une nouvelle version de son célèbre roman. » Quand le livre paraît, Boris Vian n’est plus là pour donner son avis sur ce nouvel avatar du roman de 46…

Serge Cabrol 

Le film

Dans le sud des États-unis, un jeune noir, amoureux d’une blanche qu’il désire épouser, est accusé de viol et lynché par les amis de la jeune fille. Son frère, Joe Grant, un "nègre blanc", quitte Memphis pour se rendre vers le Nord, décidé à se venger en humiliant et en tuant des femmes blanches. Dans la petite ville de Trenton, Stan Walker, le fils aîné d’une grande famille se livre au chantage et au racket suivi par une bande de jeunes désoeuvrés. Joe Grant se lie à un étrange libraire et rejoint la bande de jeunes blancs oisifs afin d’y débusquer une proie : ce sera Lisbeth Shannon celle que doit épouser Stan Walker. Mais Joe tombe amoureux de Lisbeth et a de plus en plus de mal à dissimuler son identité de noir.

On a beaucoup écrit et parlé sur ce film jusqu’à le rendre culte. On peut d’ailleurs encore lire beaucoup de bêtises et d’approximations dans les forums cinématographiques sur tous les événements qui ont entouré, précédé, suivi sa création. Mais n’est-ce pas le propre des légendes, fussent-elles contemporaines ?
Le décès de Boris Vian, lors d’une avant-première privée a d’emblée faussé la donne. Disons-le une fois pour toute : on ne saura jamais si Boris Vian était ou non satisfait de cette adaptation car il est mort avant de l’avoir vue, victime d'un malaise dès le générique de début. Ce dont on est certain, c’est que l’auteur était en froid avec Michel Gast, cinéphile de 29 ans qui réalisait son premier film dans un contexte particulièrement chaud.

Tout d’abord le film est une adaptation de la pièce de théâtre qui avait déjà pris ses aises avec le roman. Toute comparaison est donc vaine puisque, dans le film, même les noms des personnages ont été changés ; exit aussi la violence barbare des viols et des assassinats, impossible à transposer, d’autant qu’en 1959 le roman est toujours considéré comme pornographique. Et c’est sur un fond de scandale, de procès et de conflit que Michel Gast adapte le scénario écrit par Boris Vian et Jacques Dopagne (avec la collaboration de Louis Sapin et Luska Eliroff) ; co-production oblige il doit réunir un casting international, se bagarrer avec la censure et faire face à de nombreuses difficultés sur le tournage. A sa sortie le 26 juin 1959, le film est interdit aux moins de 16 ans. Ce n’est qu’à sa reprise en juin 2004 que la Commission de classification l’autorisera "tous publics".

Toutefois, un film maudit ne donne pas forcément un bon film mais plutôt un objet de curiosité plus proche du pastiche que de l’œuvre. Ambiance de film noir américain que restitue un noir et blanc soigné mais distribution bien trop hétéroclite pour être cohérente, décor cliché d’une Amérique où Gast n’a jamais mis les pieds (Ah ! le drugstore qui ressemble tellement à un troquet du 20e qu’on s’attend à tout moment à voir paraître un accordéoniste), scénario linéaire et longuet, acteurs égarés qui font visiblement de leur mieux mais ne peuvent étoffer des scènes répétitives (les scènes d’étranglement par exemple) ou les déambulations dans les divers recoins du décor. Le meilleur se trouve dans les 30 premières minutes, il en reste 74 à regarder d’un œil distrait en regrettant que ce relâchement général nuise au propos antiraciste qui sous-tendait tout de même le projet et le roman de Vian. De ce bric-à-brac noir et vaguement érotique émerge la musique jazzy et entêtante d’Alain Goraguer, seul élément du film à donner des frissons.


Le DVD

En septembre 2005 le DVD est mis en vente. La personnalité de Boris Vian et le contexte de la réalisation du film auraient mérité un véritable éclairage pédagogique et critique. On devra se contenter de deux suppléments maigrelets mais qui valent tout de même le détour.
Un documentaire de 18 minutes intitulé Sexe, jazz et violence (la provocation fait toujours recette visiblement), composé d’entretiens avec Michel Gast et Alain Riou, critique de cinéma, scénariste et réalisateur. Le premier raconte des anecdotes de tournage plutôt savoureuses et parle clairement des circonstances du décès de Boris Vian.
La bande annonce d’époque qui met en avant le thème de l’anti-racisme plutôt que l’érotisme et la provocation.
A voir, pour se convaincre si besoin est, que l’adaptation d’un roman est un exercice périlleux.


J'irai cracher sur vos tombes, un film de Michel Gast avec Christian Marquand, Antonella Lualdi et Fernand Ledoux, Paul Guers, Renate Ewert, 104 mn, Opening, 2005.

Image : DVD 9 – 4/3 – Noir et Blanc – Master restauré
Son : Dolby Digital 2.0 Mono Français
Sous-titres : aucun
Bonus :
- Interview de Michel Gast et Alain Riou (18 mn)
- Bande-annonce
- Livret d’accompagnement : Les 1000 visages de Boris Vian.

Patricia Châtel 

Mise en ligne : Février 2006


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Michel Gast




Christian Marquand




Antonella Lualdi











Un site pour en savoir plus sur Boris Vian :
www.borisvian.fr