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Jacques ASTRUC


Strip Hôtel
&
Demeures de la nuit




A Asheville, aux abords d'une voie ferrée, se dresse un vieil immeuble en briques rouges. Sur son enseigne, on peut lire : Strip Hôtel. Dans son hall un imposant canapé trône, un large vase chinois monté en lampe éclaire les lieux, derrière le comptoir de la réception un vieux noir penché sur son ennui patiente. Cela ressemble à un décor qu'aurait oublié de peindre Edward Hopper ; Jacques Astruc s'en chargera avec la qualité de ses mots.

Ruppert Adamson, le narrateur de Strip Hôtel, a débarqué par hasard dans cet endroit et dès la première nuit ne désire plus vivre ailleurs, lui qui partait pourtant pour la Nouvelle-Orléans. Un décor de rêve, vraiment. Je fus séduit, définitivement. Je choisis de vivre là, au Strip, plus qu'ailleurs au monde. Je posais mes bagages, et je m'endormis tout habillé…

Une rencontre le retiendra bien plus encore à cet hôtel : une femme. De celles qu'il faut craindre, n'a-t-elle pas indiqué sur sa fiche pour profession ce simple mot : Femme… Elle aussi a débarqué dans ce lieu avec un simple bagage, elle aussi n'envisage pas de le quitter. Cette créature ne vous laissait pas indemne. La croiser était une aventure majeure, une péripétie existentielle fatale. On n'oubliait pas ce décolleté profond ouvert sur cette gorge palpitante, sur la naissance de ses seins, qui, à peine esquissés, déjà vous obsédaient.

Rapidement notre narrateur devine que cette Femme, Lolita M. comme elle se fait appeler est une prostituée de luxe ou plus exactement une sorte de mangeuse d'hommes. Elle revient soir après soir avec au bras un amant différent. Le hasard aura voulu que la chambre de notre Lolita M. se situe exactement en dessous de celle de notre narrateur. Obsédé par l'amour qu'il lui porte, par le profond désir de la posséder, il guettera chaque soir son retour au bras de l'amant élu pour la nuit, il écoutera les moindres bruits de vêtements défaits, de peau frôlée ; les moindres soupirs d'amour jusqu'aux cris de jouissance du couple et l'orgasme à gorge déployée de Belle. Allongé nu, l'oreille collée au plancher, il ne perd rien des rencontres répétées de Lolita M.

L'amour fou n'est-il pas l'état le plus difficile à conserver intact ? Et l'érotisme n'est-il pas la forme littéraire la plus difficile à transcrire ? Jacques Astruc par son talent nous prouve qu'il maîtrise merveilleusement cette matière-là.

Cette présence au septième étage du Strip Hôtel, devient, pour notre narrateur, obsessionnelle. Le rythme de ses journées ne se déroule plus qu'en fonction des moments de présence ou d'absence de la Femme… de Lolita M., de Belle. De page en page nous perdons la notion du temps, depuis quand Ruppert Adamson se trouve-t-il au Strip ? Quelques mois ? Quelques années ? Et Lolita M., depuis toujours ?...

Lolita et moi appartenions à cette catégorie d'êtres en rupture, en perdition. Electrons libres affranchis de tous les codes sociaux, échappés de la tribu aliénante des ancêtres, rejoignant l'insouciance féroce de la horde originelle. (…) Le vieux noir était à la tête d'un cortège d'errants égaré sur une route désaffectée. Ici on n'avait plus que cela, cette liberté, cruelle et belle, qui donnait le vertige. Nous étions tous, au Strip, libres d'en finir, ou de recommencer. Nous partagions la certitude des lentes agonies en chambres closes. Nous contemplions nos lits vides, où gisait une valise râpée. Personnages en fuite dans la blancheur blafarde des aubes et des néons.

Strip Hôtel de Jacques Astruc se lit comme si nous étions nous même dans l'un de ces trains qui filent vers Asheville et la Nouvelle-Orléans, et l'image obsédante, répétitive, du corps de Belle semble mouvoir les roues de ce train qui nous entraîne jusqu'au bout du voyage… jusqu'à la dernière page… jusqu'à la dernière ligne de ce roman !


*

Jacques Astruc ne s'arrête pas uniquement dans les hôtels de la Louisiane, il nous propose également, ce mois-ci (quelle santé !), un recueil de nouvelles : Demeures de la nuit aux éditions Alexipharmaque.

Ce recueil de huit nouvelles nous entraîne dans d'anciens lieux hantés par leurs passés ou simplement hantés du fantôme de son dernier propriétaire comme dans L'anniversaire de Lady Agatha. Des lieux imprégnés de leurs histoires que l'on ressent tel un frisson dès que nous y pénétrons derrière le narrateur. Ces demeures : châteaux, hôtels, villas, domaines, gardent toutes un secret que les narrateurs des nouvelles, très souvent de vieux célibataires endurcis, découvrent et nous dévoilent.

Après avoir acquis au prix fort, poussé par un coup de foudre, le vieil Hôtel de Lady Agatha (Je l'avais emporté, de peu, sur un couple de nouveaux riches japonais désagréables, et, sans doute incultes. J'estimais mériter la vénérable demeure des S.), le narrateur de L'anniversaire de Lady Agatha, se trouvera visité à plusieurs reprises par une présence fugitive et cela jusqu'au plus intime de la demeure : son lit !

Dans Les festins de la Comtesse, nous serons entraînés à l'un des banquets que la Comtesse organise parfois pour les courtisanes des environs. Le repas risque de vous provoquer un frisson d'horreur et d'indignation, surtout si vous êtes un jeune mâle délicat.

Le château des crânes nous raconte comment une jolie Marquise traitait ses prétendants, tout en ayant la délicatesse de leur donner un semblant de chance de survie. Elle leur donnait un peu d'avance, pour mieux se divertir de leur peur. Ils étaient à pieds.

Dans Hôtel des Bains nous assisterons au prestigieux départ du Titanic, sans vraiment savoir si la Diva, celle que le narrateur rencontre et qu'il appelle La fiancée du Titanic. La Sirène du Géant ! aura ou non embarquée sur le superbe paquebot ou si tout simplement, elle a existé réellement.

Nous n'en dévoilerons pas plus sur ce recueil.
Huit beaux textes que l'écriture de Jacques Astruc rend denses comme le mystère, amples comme la poésie.

David Nahmias 
(14/12/11)    



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