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Kamal BEN HAMEDA

La compagnie des Tripolitaines


Ce livre d'une centaine de pages est surprenant.
D'autres nous ont parlé avec talent et émotion, voire sensualité, de cette communauté des femmes autour du thé et des pâtisseries dans ces contrées où toute vie sociale extérieure leur est devenue interdite par la loi des hommes sous couvert de religion. Mais si ce roman-là s'inscrit bien dans ce contexte, il va au-delà du tableau qui en est peint habituellement.

C'est la révolte et la rage qui ici éclatent dans ces conversations amicales rapportées par le jeune garçon à l'affût. "Ton grand-père n'est pas différent des autres. Les hommes, en dehors de leur ventre ou de leur zob, ne s'intéressent à rien sinon à détruire d'une main ce qu'ils viennent de construire de l'autre." Des propos féministes où frustration et haine des hommes et de cette société qu'ils ont bâtie pour les enfermer, s'exposent au grand jour. "Ce qu'on cache, ce qu'on retient en soi trop longtemps, sortira un jour ou l'autre comme une explosion." Féroce !

Tout est observé, transmis, par un enfant narrateur, à l'âge où il lui faut quitter, avec difficulté et regret, le royaume des femmes pour intégrer celui des "mâles", un gamin solitaire et étrange qui explique qu'il "n'aimait pas jouer avec les autres enfants", qu'il ne "partageait rien de leurs goûts, de leurs envies, de leurs cris, de leurs brusqueries", un gamin qui "ne vivait pas comme un enfant".
Un presque adolescent à la découverte de son propre corps, de sa sexualité et des émois sensuels, particulièrement curieux et réceptif à cet univers féminin qui l'entoure et l'obnubile.
Cela confère à l'ensemble une atmosphère chargée de trouble, de malaise, d'incompréhension et de fascination, forte et déstabilisante.

Il semble ici que si les femmes s'autorisent ensemble à laisser libre cours à leur gourmandise, à leurs cajoleries, à leurs rires, c'est par exutoire pour ne pas devenir folles, hurler dans les rues de la ville, tuer leur maris tyranniques ou pour simplement parvenir, par cette solidarité féminine, à survivre. Pas du bonheur non, pas uniquement l'oasis qui permet de se reposer avant de reprendre la piste, mais aussi le creuset de la rébellion en marche. Face à la violence faite à ces femmes par des hommes apeurés et eux-mêmes interdits au plaisir, ces épouses, veuves, femmes répudiées ou abandonnées, jeunes filles négociées en mariage comme une marchandise, à coup de fantasmes de castration, de trahison ou de meurtre, à leur façon, symboliquement ou non, se vengent. Violemment. "Son mari la battait tellement, à lui faire voir les étoiles à midi ! [...] Dehors, c'était un homme pieux et respecté, il allait à la mosquée tous les jours, mais comme les autres, les femmes il les haïssait ! [...] Elle a fini par craquer et a remplacé le curcuma dans son couscous par de la mort-aux-rats, l'a observé froidement hurler de douleur puis l'a émasculé et découpé en petits bouts pour les jeter dans les latrines turques désaffectées derrière la vieille mosquée."

A l'image de Fella "la mangeuse d'hommes", de Nafissa, méprisée et célibataire, qui fume et se permet de boire dans les lieux publics, de Jamila la sensuelle, qui déjà refusent le joug que les mâles leur imposent, la mère de Hadachinou et les autres, dans ce Tripoli des années soixante, dans cette Lybie puritaine et violente, n'acceptent pas leur sort. Elles s'autorisent encore à croire à l'amour et espèrent déjà un autre monde où, esclaves affranchies enfin, elles auraient les mêmes droits que les hommes. Un rêve si fort, qu'elles pourraient se battre, un jour, pour le défendre.

Elles sont arabes, juives, africaines, se ressemblent, sont solidaires, savent, dressées silencieusement contre les machos qui croient les soumettre, que le pays s'en porterait mieux si elles y avaient une vraie place. Tant bien que mal, elles résistent et attendent leur heure...

Hadachinou, lui, découvre aussi à travers ce gynécée, un monde plein de générosité, de malice, d'appétit de vie et de légendes dont, jamais, il ne perdra le souvenir. "Sur la route, il n'y a pas de sens, tout sens est songe, mensonge. Il n'y a que la terre et les cieux, ces petits silences, qui parlent. Tu n'es qu'un regard, alors ouvre les fenêtres de tes yeux. Il n'y a que tes yeux pour t'envoler, tes cils sont tes ailes et ton regard est ton visage, habiter son visage, s'envoler, arriver au pays, changer de rêve, de rivages..." lui dira Hadja Kimya, la sorcière noire, un soir... Tant de propos dont il pressent l'importance sans les comprendre toujours.

L'auteur né en Libye, exilé en Europe depuis 1970, rend ici un merveilleux hommage à ces femmes cloitrées, méprisées, battues, victimes des barbelés qui marquent la frontière entre le monde des hommes et celui des femmes dans une société archaïque et appauvrie intellectuellement. Mais derrière la souffrance des victimes, il laisse entrevoir l'énergie et la patience qui pourraient bien, un jour, changer là-bas le cours des choses... Un livre de violence et de lumière rempli d'espoir et d'humanité. Un autre regard.

Dominique Baillon-Lalande 
(13/07/11)    



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Éditions Elyzad

112 pages - 14,90













Kamal Ben Hameda,
est né en 1954 à Tripoli. Dans les années 70, il quitte un pays dont il dénonce l'oppression insidieuse et la "sécheresse intellectuelle", part en France poursuivre ses études puis s'établit aux Pays-Bas où il vit aujourd'hui. Il est l'auteur de nombreux recueils de poésie et d'un récit autobiographique en quête de son enfance tripolitaine.