Giosuè CALACIURA

Malacarne



Crime organisé ? Tout de suite l'on pense "mafia" - un mot au destin curieux, apparu, si l'on en croit le Petit Robert, à la fin du XIXe siècle en Sicile et qui n'avait à l'époque pas de connotation particulièrement criminelle puis qui s'est lexicalisé aujourd’hui de telle manière qu'il a pris sens hors de son aire géographique d'origine – la "mafia" est de tous les pays, de tous les continents – et qu'il est devenu synonyme, pour beaucoup d'entre nous, de groupements de malfrats s'arrogeant des parts de pouvoir grâce à leurs agissements occultes et illicites. Un mot qui parle à l'imaginaire et alimente les fantasmes – tant ceux du citoyen moyen que ceux des cinéastes et romanciers.
Malacarne – mot palermitain désignant un petit tueur de la mafia – parle de la mafia. Mais sans jamais la nommer – on la reconnaît cependant sous les quarante familles, ou derrière l'association. Peu de noms de personnes, pas davantage d'indications de lieu ; pas de date. Mais des allusions voilées, métaphoriques – dont certaines sont expliquées en notes à la fin du texte, comme le sont quelques mots siciliens demeurés non traduits – sous lesquelles les plus férus d'histoire récente identifieront sans peine tel attentat à la voiture piégée, tel procès retentissant, tel déballage de repenti. Le texte se détache ainsi de l'Histoire d'une communauté – dont il restitue pourtant les étapes majeures : naissance, croissance, expansion rapide puis érosion de l'intérieur, ingérences étrangères, trahisons, vendettas conduites jusqu'à l'extermination d'une lignée et de ses ramifications éloignées – mais de façon si allusive que ces événements deviennent des icônes, des emblèmes ahistoriques.

Nous n'étions plus rien.
Avec, à l'initiale, un anéantissement aussi radical, où pouvait donc mener l'histoire sinon en amont de ce rien ? L'amont immédiat tout d'abord : ce moment qui a signé l'effondrement et qui est une tuerie, un acte de vengeance à ce que l'on comprend. Un instant narratif a priori ordinaire et de ceux, en effet, qui souvent ouvrent les romans. Le "nous" – relayé ici et là par un "je", mais rarement – et l'adresse récurrente à un interlocuteur – un monsieur le juge toujours là dans le texte, comme une statue pérenne et vigile – incitent à penser que l'on a affaire à un récit-confession simplement coulé dans la matière spécifique de l'écrit. Mais cette impression première est vite anéantie... L'on est tout de suite confronté à une écriture que l'on sent poétique, animée d'un souffle épique et qui dépasse la seule intention narrative. Elle est comme en expansion constante, ajoutant, au fil de groupes de mots juxtaposés, des détails et encore des détails à un objet, un trait de caractère, un rai de lumière ou un parfum :
(...) à côté de mon sept soixante-cinq de promenade en temps de paix et des balles éparpillées dans le puzzle de leur inemploi sur la table de nuit (...)
Bien que non versifiée, cette écriture éprise de métaphores et d'envolées phrastiques oubliant soudain de respirer le temps d'une virgule, cette écriture où raretés lexicales et imparfaits du subjonctif viennent inscrire de place en place la profonde langueur de leurs syllabes pleines et inusitées, cette écriture toute de rythme et de sonorités où mots et phrases sont agencés comme les notes, les tons et les harmonies dans une partition musicale, est pure poésie. Scindé en courts chapitres, scandé par des expressions récurrentes formant refrain, le texte ressemble à une suite de chants épiques. Malacarne ou la geste mafieuse...
... alors nous leur apportions la tortue de mer gigantesque, monsieur le juge, et il n'y avait rien de vivant que nous ne fussions capables de trouver en le dénichant au besoin dans notre imagination d'affamés, en le reconstituant dans l'épaisseur de la réalité avec la crainte que cette chose ne se défasse entre les mains des acheteurs dans la matière intangible des mensonges.
Une prose française à ce point mélodique laisse penser que le texte italien l'est tout autant ; on devine alors l'ampleur du travail qu'a dû fournir la traductrice et qui revient peut-être à ce que serait, pour un musicien, d'interpréter au piano une partition écrite pour le violon ou la flûte...

Le texte se lit comme on entend un ressac et dit le mouvement lancinant d'une histoire sans cesse recommencée, en cercles toujours plus vicieux où les traîtres sont trahis qui vendent à nouveau les leurs jusqu'à ce que mort s'ensuive, où les meurtriers sont tués, vengés, puis comme tués une seconde fois lorsque décèdent leurs proches de mort violente et pas très naturelle.
Malacarne n'est pas l'histoire d'un mafieux, ni celle de sa famille, c'est beaucoup plus vaste que cela ; Malacarne est l'épopée du sempiternel pas de deux que dansent depuis la nuit des temps oppresseurs et opprimés, échangeant tour à tour leurs rôles au fil des siècles mais toujours au même prix : celui du meurtre et de la trahison, jusqu'à l'oubli de tout amour et de toute confiance. En un verbe incantatoire qui efface le réel dans la fascinante mélodicité de son phrasé, Malacarne chante quelques-uns des plus sombres invariants de la "nature humaine" qui ne dépendent ni des lieux ni des époques : la cupidité, la peur, la haine... C'est ainsi que ce texte dépasse l'Histoire mafieuse et repousse sa ligne d'horizon jusqu'à l'universalité.

Ceux qui connaissent déjà les publications allusives venues de Montréal retrouveront la belle couverture pelliculée mat à rabats – dont l'illustration est reprise sur le marque-page offert avec le livre – le papier crème des pages, lisse et doux sous les doigts, qui assure en même temps qu'un grand confort de lecture un insigne plaisir tactile. Mais ils constateront aussi que la maquette extérieure se modifie insensiblement : demeure sur la première de couverture, toujours bien centré en hauteur, le cercle-cible où s'inscrit le titre – symbole d'exigence, de précision, de maintien coûte que coûte d'un cap éditorial bien défini ? – mais le visuel d'illustration occupe désormais toute la surface au lieu d'être coupé en deux. Les indications concernant l'auteur et le contenu du livre sont toutes reportées en quatrième, écrites à l'horizontale et non plus à la verticale – un sens de lecture beaucoup plus courant, dont l'adoption marque peut-être le renoncement à un trait d'originalité, une concession aux lecteurs pressés ou peu aventureux qui poussent la fainéantise ou la frilosité jusqu'à renâcler à effectuer une rotation du poignet par trop inhabituelle pour déchiffrer une quatrième de couverture. Concession bien insignifiante qui n'affecte en rien la nature des textes édités : à travers leurs diversités, ils continuent de porter l'empreinte d'un goût affirmé pour une littérature qui, tous idiomes confondus, prend la langue à bras-le-corps et travaille les mots loin dans leur chair – une littérature très exigeante, qui demande aux lecteurs curiosité et ouverture d'esprit, et à l'éditeur d'être particulièrement vigilant quant au suivi des traductions.

Isabelle Roche 
(21/04/07)    

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Noir & polar








Ed. Les Allusifs, 2007
184 pages, 16 €

Traduit de l'italien par
Lise Chapuis


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un entretien

d'Isabelle Roche
(auteur de cet article)
avec Brigitte Bouchard
responsable des
éditions Les Allusifs
à Montréal.






Né en 1960 à Palerme, Giosuè Calaciura est journaliste et écrivain pour la radio et le théâtre. Il entre en littérature par la nouvelle : ses premiers textes ont été publiés dans diverses revues et anthologies. En 1998 paraît en Italie Malacarne,
son premier roman.
Passes noires, publié en 2002 en Italie et traduit aux Allusifs en 2005, a été finaliste au Campiello, l'un des plus prestigieux prix littéraires italiens. Ce roman vient de sortir en édition de poche dans la collection "Folio".