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Manu CAUSSE


L'eau des rêves



Je plonge les yeux dans le liquide, posé sur mon tabouret, collé au bar. Une vraie épave.
Je soliloque. Je saouliloque….
A la mienne, alors.
Je porte la main à ma bouche. Etouffer un rot, retenir la montée amère du lait et de la bière. L'eau des rêves ne se digère pas, elle soulève le cœur, rend fou, fait tanguer l'âme.
Je vais gerber.

L'eau des rêves, c'est celle qu'on ne peut pas boire alors qu'on a si soif dans son sommeil. C'est aussi, ici, le mensonge originel qui ne passe pas. Une eau imbuvable, alors ? Non, désirable, comme un trou d'eau caché sous le Causse, comme la vérité au fond d'un puits. On dévore ce texte comme Tantale aimerait dévorer les fruits qu'il ne peut atteindre pour apaiser son inextinguible soif.

Plus chanceux que Tantale, le narrateur, puisque sa plongée en enfer est aussi l'amorce de sa résurrection. Avec lui, le lecteur atteindra les eaux fraîches des sources d'un bonheur peut-être encore possible à la fin d'un long poème en prose où les mots sont curieusement jetés sur la page, seuls ou par paquets, dans une phrase isolée ou dans des paragraphes comme entassés les uns sur les autres. Pour se substituer au cri que le narrateur, évidemment, ne peut exprimer, il n'a pas de bouche, l'écriture doit être cathartique. Elle se déverse, répétitive, violente, cynique, narcissique, drôle, salvatrice.

Entre "A l'origine" : la mort et "Fin" : l'amour, les deux textes qui ouvrent et ferment L'eau des rêves, on est happé par le corps du livre : 31 courts chapitres qui font redescendre le narrateur du calvaire où un secret de famille l'a planté et où il se complaît jusqu'à l'eau lustrale d'un nouveau baptême. On s'agace les dents sur tant de narcissisme dans ce chemin de croix à rebours, mais l'humour nous fait plus qu'avaler la potion, on a envie d'en reprendre…

Il est 11h16, environ 11h16 puisque j'ai quitté mon appartement et que je ne porte pas de montre, il est donc aux alentours de 11h17 lorsque j'appuie sur le bouton d'appel de l'ascenseur de mon immeuble, en priant pour qu'il soit resté à mon étage, en priant pour qu'une rame de métro entre dans la station au moment où j'arriverai sur le quai, en priant pour que le train se trouve bien voie 4, quai 2, ou l'inverse, il faudra que je vérifie, la porte de l'ascenseur s'ouvre et je vois ma gueule dans le miroir.
Merde. J'ai oublié de me raser.

Sylvie Lansade 
(20/10/12)    



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Editions Luce Wilquin

(Août 2012)
192 pages - 19