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Patrice DELBOURG


Un soir d'aquarium



Au début des années soixante, à l'heure de la télé et de la déferlante yé-yé, la vie n'est pas rose pour les chansonniers de tout poil. "La télé c'est gratuit, un meuble planté en face du canapé avec le péquin en pantoufles qui biberonne le talent en vogue des autres à domicile, sans se frotter à la populace dans des tanières nauséabondes pratiquant des prix déraisonnables." Dans la capitale, les cabarets qui survivent, ceux qui programment encore des chansons à texte et l'humour caustique, sont de plus en plus rares. "La plupart [...] se consacrent désormais aux spectacles de strip-tease. Après la chanson engagée, le galbe dégagé."

Gabin Delahy, (nom adopté en souvenir de la commune de L'Haÿ-les-Roses où il débuta face à l'auditoire d'une maison de retraite sa carrière de comédien-amuseur) appartient à cette catégorie de "baladin, baltringue, histrion navrant, ficelier à la manque, aède pouilleux ou lamentable eubage égaré chez les pignoufs" en voie de disparition. Un artiste vaguement ridicule et obstinément tragique qui, devant des touristes avinés, "s'essaye à un genre délicat et novateur : l'humour noir avec éclats à la sanguine", avec des "aphorismes ciselés au burin (qui) étaient autant de bombes à fragments dont les éclats de limaille parsemaient les gamelles de la première rangée du bataillon des spectateurs cacochymes."

Pour se nourrir, à peine, le bouffon doit se produire sur des scènes de plus en plus minables et cumuler jusqu'à quatre cachets par soir. "Je vivais en vrac, suivant mon bouchon au fil de l'eau, [...] une vie à la godille. Les membres dépareillés, l'embonpoint déjà bien arrimé, le pouls intermittent, je brinquebalais dans ma caque de saumure." "Il s'agit simplement de manier l'oxymore avec allégresse, de vendre la gaudriole à la découpe et d'afficher une armure florentine face à l'indifférence annoncée." "Devant l'obstacle, l'esquive ou la rupture. Garder ses forces pour mettre les maux en mots".

Le clown triste vit seul. Tout simplement parce que : "Une femme qui recèlerait le goût de l'humour, qui n'aurait pas d'exigences financières, qui ferait l'amour comme une professionnelle avant de s'en retourner chez sa mère, qui comprendrait le principe même de l'homophonie approximative, qui mitonnerait en un tour de main des petits plats à base de produits frais, impossible à première vue de rencontrer cet oiseau rare au pied d'un bec de gaz à la tombée du jour. Ou alors dans les films d'Henri Verneuil ou de Georges Lautner." "Toute la misogynie du monde reste vautrée dans le lit des mères".

Le fantaisiste à la trentaine essoufflée, au corps alourdi avec "une paire de crayons à papier sous un ballon captif", [...] à la "bouille lunaire (avec) des points noirs qui faisaient meeting sur les ailes du nez. Le caviar des pauvres", quand il ne travaille pas, erre dans Paris pour lui peuplé, comme les théâtres où les plateaux de cinéma qu'il hante, de fantômes illustres ayant pour nom, en vrac, Henri Calet, René-Louis Lafforgue, Gaston Couté, Aristide Bruand, Charles Cros, Bobby Lapointe, Fernand Raynaud, Maurice Biraud , Robert Lamoureux, Darry Cowl, Pauline Carton, Claude Vega, Pierre Dudan, Gérard Sety, Jean Rigaud, Jacques Grello...

Le livre s'ouvre sur la description des spectateurs, "le groin enfoui dans des tumulus de gibier en sauce, de tête de veau gribiche ou de petit salé aux lentilles, ils gobaient tout rond leur pitance, les barbons et leurs barbonnes, tout en se tenant les flancs de peur que les viscères ne leur échappent en avalanches" pour se finir avec une tournée des grands-ducs, entreprise extrême, glauque et suicidaire à la façon "grande bouffe", avec une obstination résignée qui "plane au-delà de la fatigue et du désespoir."

Un soir d'aquarium met en scène la déchéance d'un comédien comique qui s'est trompé d'époque, confronte le lecteur à ses rancœurs, ses provocations et à son désespoir jubilatoire. Ce roman sur la mort symbolique d'un artiste, d'une certaine vie nocturne parisienne, prend à terme la forme d'une épitaphe, se fait chronique d'un temps révolu sous forme de dernière séance dans un cabaret qui va fermer ses portes définitivement dans l'indifférence générale. L'émotion n'est pas loin.

De façon élégante, provocatrice, humoristique, Patrice Delbourg, joue ici en permanence du bon mot, de la formule, du calembour pour incarner la déchéance d'un homme et d'un siècle. Il règle son sort à l'angoisse existentielle qui taraude son personnage en soignant "le mal par le pire" mais il le fait avec panache et non sans tendresse.

À travers ce chant d'amour au monde de la scène, ce portrait de groupe qui lui permet d'évoquer les artistes et les auteurs qu'il affectionne, c'est une culture en voie de disparition, l'humble société des sans gloire et des perdants et à travers elle toute une part d'humanité, que l'auteur décrit avec empathie et délectation.

Un livre étrange où le lecteur se retrouve sur un fil en équilibre entre apitoiement et plaisir, est confronté tour à tour au sérieux de la documentation accumulée, à des jeux de langage subtils et brillants, comme à des propos primaires, lourds et frôlant même, parfois, la vulgarité. Peut-être est-ce cette ambivalence, ces alternances, qui permettent à ce récit, dont le sujet tiendrait en une seule phrase, de trouver son rythme, de se développer sans ennui pour le lecteur, d'y conjuguer érudition et émotion.

Un "objet non identifiable" réjouissant où se reconnaît l'amour des mots du sociétaire des Papous dans la tête sur France Culture. Une curiosité.

Dominique Baillon-Lalande 
(10/12/11)    



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Lectures









Le Cherche Midi

(Août 2011)
312 pages - 18











Patrice Delbourg,
né en 1949, est poète, romancier, chroniqueur, animateur d'ateliers d'écriture, membre de l'Académie Alphonse Allais et du Grand Prix de l'Humour Noir, lauréat des prix Guillaume-Apollinaire et Max-Jacob, il a publié une trentaine d'ouvrages.





Visiter son site :
www.patricedelbourg.net



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