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Nathalie DÉMOULIN


La grande bleue



Ça peut être vraiment magique un livre ! Comme le coquillage que nous tendent ces mains de femme sur la couverture restitue le bruit de la mer, le récit de La grande bleue nous immerge dans les années "68", celles qui ont tout transformé.

Marie et Delphine seront d'un autre monde, elles le proclament : celles des filles qui n'ont pas arrêté l'école… de ce monde elles ne savent rien, sauf qu'il sera déraciné, déraciné des villages d'où elles viennent…

Mais c'est difficile de s'extirper de la glaise qui vous modèle. Delphine décide d'aller gagner sa vie, comme son père, à l'usine Rhodia à Besançon où elle va connaître avec l'injustice et l'exploitation, la révolte et la solidarité.

Marie se persuade que c'est par amour qu'elle fuit la maison d'enfance où chaque soir le repas tourne au silence plombé par ce frère aîné qui n'en revient pas de sa guerre en Algérie. Elle aime Michel et se retrouve à vingt ans, mariée, mère de deux enfants, solitaire : une vie en pièces détachées, comme les jouets qui jonchent le sol du HLM qu'elle habite à Vesoul, comme celles qu'elle empile sur son chariot dans l'usine Peugeot où tout le monde finit par travailler. La vie entière sous le signe du lion et si l'on n'est pas d'accord, mieux vaut partir, loin de Sochaux, Montbéliard, Audincourt.
Mais, parce que dans ces années-là, sous les pavés, il y avait aussi la plage, le bleu de la mer gagne sur le bleu de travail, Marie, avec beaucoup d'autres, rêve d'une autre vie. Ce qu'on veut c'est le pain pour tous, mais aussi la paix, le rire, le théâtre, la vie.

Marie souffre de ne pas avoir tenu ses promesses. Elle sait qu'elle est flouée : écrasée par ses grossesses non désirées, l'usine, l'internement de son frère, sa solitude. Cependant, on va la voir, au cours des douze chapitres que compte son histoire, douze années de la vie d'une femme, de 1967 à 1978, comme une éponge, au départ desséchée d'être si loin de la mer, de cette marée humaine qui s'est levée dans ces années-là, s'imbiber petit à petit de l'air ambiant, se transformer et gagner son indépendance. Prise dans le maelström des grands bouleversements de cette décennie que la narratrice mélange subtilement aux détails intimes du quotidien de son héroïne, Marie devient petit à petit un "on" collectif, notre mémoire.

On n'a jamais été seule en fin de compte. On a toujours été soudée aux autres, avançant avec elles, malgré tout ce qu'on était d'impossible, une petite plouc qui rêvait d'une vie à elle. Et c'est comme ça qu'on s'est dépassée…

Voir Marie avancer nous rappelle, par petites touches, - on n'a jamais ouvert la bouche… on est timide, on apprend pourtant à exister… on se sent neuve, comme si l'on pouvait soudain décider de son destin… sur fond de Rolling Stones, yéyés et musique Pop - que nous sommes fait(e)s de ces années-là et qu'elles nous ont grandi(e)s. Chez Lip, Marie découvre qu'on peut être un ouvrier libre et fier de son travail : c'est possible, on fabrique, on vend, on se paie. Et c'est parce qu'ils ont fait grève et se sont battus, parce qu'ils ont fait des rêves aussi, que Marie se retrouve dans les embouteillages de la vallée du Rhône - le tunnel de Fourvière est en construction - avec les Français les plus modestes, partis plus nombreux sur les routes, en 2CV, en 4L, découvrir La grande bleue, le temps de vivre.

Sans discours ronflant, juste parce qu'elle ne peut plus vivre l'oppression, juste parce qu'elle est amoureuse d'un travailleur immigré et qu'elle s'aperçoit que pour ça, il est payé comme elle, moins que les hommes, juste parce que sa saison préférée, c'est l'été, celle des vacances, Marie s'est éloignée de la rive et rejoint le courant des luttes pour des conditions de travail décentes, un salaire au moins égal à celui des hommes, plus de temps pour rêver. Mais surtout pouvoir disposer de son propre corps ; ne plus être cette proie que Marie sent qu'elle est au début du livre, dans la forêt, poursuivi par cet ancien d'Algérie, lui aussi démoli, comme son frère, par cette guerre, où des êtres humains ne sont pas reconnus comme des égaux. C'est de cette liberté-là, Marie le sent, faire l'amour quand on le veut et sans forcément procréer, que découlent toutes les autres : être indépendante, gagner sa vie, conduire sa voiture, porter des pantalons, fumer, avoir un amant, vivre seule, se marier, divorcer. Non, décidément on n'est pas prêtes à en finir avec Mai 68 !

Sylvie Lansade 
(15/10/12)    



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Editions du Rouergue

208 pages - 18,80









Photo  Géraldine Lay
Nathalie Démoulin,
née à Besançon en 1968, travaille comme éditrice de livres illustrés pour adultes aux éditions du Rouergue. La grande bleue est son troisième roman.





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