Bernard FOGLINO

Le Théâtre des Rêves


Bernard Foglino aime à dire que son travail consiste à « raconter des histoires pour faire rêver les investisseurs » alors, quand il se fait écrivain, c’est une histoire loufoque – de la rencontre détonante avec un médium africain qui lui a commandé pour sa collection des poils pubiens d’Elvis Presley à un enlèvement rock’n roll par Casimir de L’île aux enfants – qu’il invente pour nous entraîner à un rythme effréné dans une aventure absurde et drolatique très loin de la réalité quotidienne.

Baptiste Flamini, le narrateur, est un marginal à coté de sa vie. «  Des que je sors de mon lit j’ai l’impression d’entrer sur le plateau d’un film auquel je n’ai pas été convié. Et encore, même pas un grand film, un truc de série B ou tout ce que vous voulez, enfin un film pas intéressant où je n’ai pas de rôle non plus. »
Après avoir pratiqué plusieurs boulots comme vendre des cuisines ou s’enrichir, puis se ruiner, au service d’un spéculateur apparemment peu recommandable, il exerce aujourd’hui un drôle de métier : rechercher et fournir aux collectionneurs la pièce manquante à leur collection.
« Les collectionneurs sont des pervers, des gens secrets qui filent le long des murs. Ils se cachent. Ils ne viennent jamais à bout de leur passion. Il leur manque toujours telle ou telle pièce qu'ils caressent en pensée. Ils vendraient leurs enfants pour se l'accaparer. Lorsqu'ils découvrent l'objet de leur fantasme, ils l'enferment dans des commodes à serrures, derrière des vitrines recouvertes de feutre. C'est de cela qu'ils tirent leur plaisir. De la possession, de l'enfermement. La soustraction au monde d'un objet dont ils seront désormais les maîtres, dont ils seront les seuls à jouir, aigrement. »
Baptiste, maniaque de la conservation et de l’accumulation depuis toujours, cherche à la commande dans son bric-à-brac le trésor qui manque à la collection de son client et quand il ne le trouve pas, il fait appel à son imagination et l’invente. Ainsi parvient-il à vivre – presque – en exploitant le passé au travers d’objets dérisoires comme des figurines de marques de lessives, des couvercles de boîtes de fromage, des images publicitaires ou objets plus incongrus encore pour de doux dingues accrochés à leur enfance qui ne sont pas toujours des honnêtes gens.

Notre homme partage son appartement avec Robert, ancien musicien aujourd’hui manchot « qui passe ses nuits à la morgue à discuter avec des morts insomniaques » et ses jours à noircir du papier avec « des histoires en mal d’éditeur, qu’il écrivait de sa main restante. L’avenir perdu de sa main gauche, il le faisait passer dans sa main droite, celle qui tenait un crayon à défaut d’un médiator ».
A l’étage supérieur, un travesti, leur ami Jean-Pierre alias Arnold, pratique à domicile un métier qu’il a créé de toute pièce : consultant en violence. Voila donc le trio de branquignols autour duquel gravite toute l’histoire.
Confronté à l’absurdité ambiante, ce petit monde abîmé par la vie se réfugie dans un huis clos fraternel et bohème baigné par la nostalgie et l’humour.

Peu après le lamentable épisode de la transaction avec le marabout qui semble lui avoir jeté un sort, notre charmant escroc, au pire de sa forme, est contacté par un de ses riches clients, surnommé "La Vache qui rit" pour retrouver l’album France-image du championnat de France de football de 1973 volé à son fils. Il est tout d’abord tenté de refuser, mais les trois cents billets verts qui lui sont proposés pour retrouver l’objet fétiche de cet enfant – monstre quinquagénaire de 200 kg, handicapé et simple d’esprit – lui font vite oublier qu’il ne connaît rien à ce sport et n’a aucun contact dans ce milieu spécifique.
C’est ainsi qu’il échouera au Théâtre des Rêves (en référence à Old Trafford, le stade mythique de Manchester United), pub où se retrouvent les vrais amoureux du football, celui d'avant l’apparition de la publicité sur les maillots des joueurs en 1975, pour se repasser les matchs historiques et ressasser leurs vieux souvenirs.
Au cœur de ce lieu au temps suspendu, règne en maître un célèbre chroniqueur, vedette médiatique vieillissante mise en retraite anticipée, source débusquée par Flamini pour trouver les renseignements qui feront avancer sa mission. Mais, étrangement, cette enquête semble déchaîner passions, phénomènes inexpliqués et ennuis en tout genre.

D’anciennes et énigmatiques photos (général Patton à la Libération, équipe de football de sélection nationale en 1973, silhouettes rouge et gris sur le stade), servent de fil conducteur entre toutes ces péripéties. Il est aussi difficile d’échapper aux fantômes gluants du passé que de percer les secrets de famille et, quand l’étau se resserre, Baptiste, cet orphelin mal grandi qui s’accroche au souvenir de la belle et mystérieuse Justine, sera obligé d’ouvrir les yeux et de comprendre que cette histoire en train de se jouer est la sienne.

Une histoire de football qui s’avère fort peu sportive. Un vrai-faux polar malicieux et complètement déjanté, sans cadavre, sans force de police, sans enquête, truffé de références musicales et cinématographiques, qui se transforme au final en quête intime des origines et de l’identité. Un roman d’action plein d’humour, d’inventivité, avec des personnages cocasses et bien croqués qui ne sont pas toujours ce qu’ils semblent être. Un récit débridé que le rire dispute à la nostalgie et dont la fin inattendue bluffe magistralement le lecteur. Un style vif et original pour un auteur à classer aux cotés de Pascal Garnier, Daniel Pennac et Thomas Gunzig. Un roman original et jouissif à découvrir absolument.

Dominique Baillon-Lalande 
(03/02/07)    



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Editions Buchet-Chastel
271 pages, 14 €



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