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Emmanuelle GUATTARI



La petite Borde


Ce livre est constitué d'une vingtaine de textes, collection d'instantanés puisés dans le regard et la mémoire d'une petite fille vivant son enfance dans un lieu à la fois magique (le Château, le Parc, les Étangs) et inquiétant (la Clinique, les Fous).

L'écriture est fine, délicate, précise, et met en scène de façon très agréable cette succession d'images dignes des "Je me souviens" de Perec.
On y voit les jeux, les courses, les bêtises de cette poignée de gamins en liberté surveillée dans un immense domaine. "Nous nous déplacions comme une nuée de passereaux, dans une nébuleuse hardie et bavarde. […] Nous traversions le Grand Salon, enfilions la Salle à manger vers la Cuisine (ou en sens inverse) dans de grandes effiloches d'enfants." La solidarité est de règle dans la petite bande face à un père – Félix Guattari, psychanalyste et philosophe (1930-1992) – qui s'efforce de faire preuve d'autorité.

Les moments joyeux alternent avec les instants plus graves, comme la disparition de la mère (prenez-moi dix ans de ma vie pour un quart d'heure de parloir avec ma mère) ou l'accident de voiture dont le récit se termine tout de même sur une note d'humour.

Les souvenirs des guerres sont encore très présents dans la mémoire familiale, le grand-père gazé et trépané en 14, les tickets de la guerre de 40 et le ramassage des glands pour remplacer le café, et plus récemment la guerre d'Algérie, l'époque des porteurs de valises avec les papiers qu'il faut dissimuler aux gendarmes…

On n'oublie jamais tout à fait que La Borde était un lieu thérapeutique. Au fil des pages, on croise Françoise Dolto ou Lacan, et on en apprend un peu sur la vie des Pensionnaires, leur place et leurs activités dans la communauté, à la Chauffe (les chauffeurs des 2CV), au Bar ou au Standard…

Ce qui ressort surtout, c'est un grand respect pour le projet du père et le sentiment que les enfants y ont appris à observer et comprendre les autres dans une cohabitation globalement pacifique.
Il me semble que, comme les autres enfants de La Borde, j'ai assez naturellement fait le tri dans les contacts de tous les jours, entre ce qui était de la folie et ce qui relevait de la relation humaine la plus fondamentale, que protégeait farouchement le projet de La Borde, sans que l'une n'empêche l'autre. L'art de la conversation, le souci de l'autre, la gentillesse ou l'impatience, le salut, la prise de nouvelles, l'intérêt sincère, les sourires, les insultes, les absences et les distractions, les visagéités inquiétantes ou ravagées, les comportements angoissés, l'atonie ou même la catatonie, les corps étranges ou très dignes, les mains martyrisées, les tenues, les odeurs, tout était à la fois signal d'un contact possible ou pas, comme dans toute vie en communauté ; et selon les moments, auprès d'un tel ou d'une telle nous déviions souplement nos trajectoires, ou les arrêtions puis repartions dans nos cavalcades d'enfants.

Vivre en bonne intelligence avec les Fous, une expérience originale dont Emmanuelle Guattari n'indique pas avoir souffert dans ce livre aussi tendre et lumineux que joliment écrit.

Serge Cabrol 
(10/09/11)    



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Lectures











Mercure de France

144 pages - 13,50






Emmanuelle Guattari
a grandi à la Clinique psychiatrique de la Borde (Cour-Cheverny dans le Loir-et-Cher) où ses parents travaillaient.
Elle vit et travaille à Paris.
La petite Borde
est son premier roman.




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