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Régis JAUFFRET

Autobiographie


J’ai lu Autobiographie de Régis Jauffret pendant un trajet de train, peu importe de quelle gare je partais, peu importe vers quelle ville j’allais ; mais il me semble que l’on ne peut lire ce court texte qu’en mouvement. Sa trame, la substance de son écriture sont elles-mêmes une précipitation vers un hypothétique en avant ; et puis il faut bien l’avouer à certains détours de paragraphe une pulsion nous pousserait à baisser la vitre du wagon et à propulser ce livre hors du train, hors de soi, de ces mots qui s’y sont attachés, tant parfois l’odieux devient insupportable.

Tout commence pour notre personnage un jour de sa dix-huitième année (qu’importe son enfance dans cette autobiographie), et se termine peu de pages plus loin dans une inadmissible vieillesse où même l’envie de s’éteindre volontairement devient irréalisable. Peu de pages, disais-je, mais des pages où il y a foule (imaginez-vous passant devant les vitrines des Galeries Lafayette, aux alentours des jours de fêtes…), des pages denses où les mots se serrent coudes contre coudes pour ne pas laisser place à l’élagage, où les phrases se jettent les unes après les autres comme si elles voulaient se devancer.

Ce texte est une course, un sprint la tête jetée la première vers le désir de jouir, le désir de vivre, de vivre une vie honorable (sans pour cela s’offrir l’effort nécessaire pour l’acquérir, notre personnage est paresseux !), le désir de ne pas mourir même si à certains moments ce désir s’inverse pour se transformer en de frénétiques pulsions suicidaires. Pendant ces périodes, notre narrateur ne se supporte plus, ne supporte plus les autres, ne supporte plus sa propre jouissance ni celle qu’il offre aux femmes.

La sexualité est présente à chaque paragraphe, jusqu’à l’écœurement. C’est mille et une vulves que notre narrateur pénètre, transperce, le membre en constante érection ; à tel point que l’on finit par comprendre, ou plutôt que l’on commence à douter : est-ce de sexe dont Régis Jauffret voudrait nous entretenir ? Ces éjaculations répétées où le plaisir lui-même est à peine esquissé ne seraient-elles pas comme des ballons de couleurs que le narrateur de cette Autobiographie, tout comme un enfant, crèverait les uns après les autres pour fustiger ses angoisses, échapper à l’étouffant quotidien, à cette vie elle-même qui le présure, à l’angoissante pression de la mort qui vient ; baiser n’est plus que l’unique moyen de la contourner cette mort si proche, de lui échapper en poussant toutefois déjà des râles « Elle me demandait où j’étais passé, elle se collait à moi. Je lui disais que j’avais besoin parfois de prendre l’air et elle me soutirait un coït dont j’avais envie comme d’un malaise ».

Ces femmes (elles sont nombreuses) Régis Jauffret ne parvient qu’à les croquer (du verbe croquiser), juste quelques mots pour leur octroyer un semblant de portrait : « …une sorte de nomade qui vendait des bijoux de pacotille, …elle avait les fesses et les seins plats, quand au reste de son corps il était à peine acceptable, ...elle mesurait dix centimètre de plus que moi. » ; mais qu’importe qu’elles soient belles ou monstrueuses, excitantes ou platoniquement désirables, le narrateur ne tient qu’à leur soutirer un quartier d’existence, un moment de fuite en avant, il squatte chez elles, les vole, les épouse, les maltraite, les tue (enfin pas toutes !) et constamment les pénètre. Elles ne sont qu’objets masturbatoires. Le coït devient nécessité, rite superstitieux pour écarter la mort, la forcer à détourner la tête de soi.

Les moments d’accalmies pendant lesquels notre narrateur ne souhaite plus qu’être seul et sans le contact d’aucune chair, paraissent, à la lecture, encore bien plus angoissants que la frénésie charnelle des pages qui les ont précédés. Il s’enferme dans des chambres à peine habitables où l’on pressent la mort derrière la porte, cette mort qui n’ose encore frapper, qui n’ose encore pénétrer, mais dont la présence est palpable. Dans ces lieux, durant ces périodes de solitude, il en vient jusqu’à la désirer ; puis à nouveau la vraie vie (sic)…

A plusieurs reprises en lisant Autobiographie, j’ai pensé à Un homme qui dort de Georges Perec, ce sont là des livres qui nous emportent dans une spirale dont nous ne parvenons pas à trouver le point de chute, le point de fuite. Des livres qui se lisent pratiquement en apnée, d’une traite pour très vite sortir à l’autre bout de leurs mots et relever la tête hors du livre, troublé toutefois d’avoir baigné pour un temps dans leurs eaux.

David Nahmias 
(23/03/09)    



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Gallimard / Folio

105 pages - 4,30 €












Photo © Jerry Bauer
Régis Jauffret,
né le 5 juin 1955 à Marseille, est l'auteur de nombreux romans couronnés par plusieurs prix dont le Femina pour Asiles de fous, le prix Décembre pour Univers, univers, le prix France Culture/Télérama pour Microfictions