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Thierry JONQUET

Ils sont votre épouvante
et vous êtes leur crainte



C’est dans la réalité la plus contemporaine que s’inscrit le dernier roman de Thierry Jonquet. L’action se déroule entre septembre et décembre 2005, dans une banlieue imaginaire du 9-3 qui ressemble à beaucoup d’autres. Si l’on excepte la zone résidentielle de Vadreuil, on y trouve plusieurs cités où la loi républicaine ne s’exerce plus : aux Sablons, Boubakar le Magnifique mène un train de vie princier grâce à la prostitution massive de jeunes Africaines qu’il traite comme des esclaves ; aux Grands-Chênes, les frères Lakdaoui ont bâti une petite fortune sur le trafic du shit ; quant au Moulin, c’est une enclave islamique soumise à l’influence de l’imam Réziane. Les enfants sont scolarisés au collège Pierre-de-Ronsard, où Anna Doblinsky, jeune professeur fraîche émoulue de l’IUFM, s’apprête à faire sa rentrée.

Dès la première heure, elle constate avec effarement l’antisémitisme primaire de ses élèves et leur attitude systématiquement provocatrice, en particulier celle de Moussa, adolescent issu d’une famille polygame et d’une fratrie de douze enfants, qui, privé de tout repère, ne se sent exister que par la violence physique et verbale. Heureusement Lakdar, doté d’une intelligence supérieure et d’un réel charisme, remet Moussa à sa place et aide la jeune femme à conquérir une forme de « respect ». Ce n’est pas le cas de son collègue Guibert, qui sort de son premier cours le veston constellé de crachats.

Mais peut-on encore parler de cours ? Incapables de concentrer leur attention, ces adolescents à demi illettrés, qui ont trois cents mots de vocabulaire et « l’agressivité à fleur de peau », ne s’intéressent qu’à la Star Academy et aux révélations de la presse people pour les filles, au rap et au foot pour les garçons. La situation à laquelle Anna est confrontée illustre parfaitement les thèses que défend Jean-Paul Brighelli dansLa fabrique du crétin et L’école sous influence : à force de professer que les « apprenants » doivent « construire eux-mêmes leur savoir » sans jamais se le voir imposer de l’extérieur, l’Education Nationale a renoncé à transmettre les connaissances indispensables à l’élaboration d’une culture digne de ce nom. Les enfants se trouvent alors livrés sans défense à la sous culture de masse que véhiculent les médias, et à l’influence des islamistes qui les poussent à se défier d’une école où l’on enseigne le darwinisme et l’histoire de la Shoah.

Le cas le plus navrant est celui de Lakdar : si l’école jouait encore son rôle, cet adolescent intelligent et travailleur, exceptionnellement doué pour le dessin dont il veut faire son métier, devrait rejoindre une filière d’excellence et poursuivre ses études au plus haut niveau. Au lieu de quoi il est contraint de végéter dans une classe très en deçà de ses capacités réelles. Privé de la nourriture intellectuelle à laquelle il aurait droit, il se laisse endoctriner par Slimane, un "grand frère" qui l’impressionne par son sérieux ; celui-ci lui prête nombre de brochures et de vidéos antisémites, dont Le Protocole des sages de Sion, et lui apprend à vénérer le Djihad. Par ailleurs, Lakdar se trouve privé de l’usage de sa main droite par une fracture mal soignée, suite à l’engorgement des urgences. Lorsqu’il apprend que l’infirmité est définitive et qu’il ne pourra devenir dessinateur, son désespoir est si total qu’il bascule vers un extrémisme sans réserve. Un désastreux enchaînement de circonstances, joint aux carences du système, soumet à la tentation du pire ce garçon sensible et droit, qui avait tout pour devenir un homme d’une grande qualité intellectuelle et morale.

Si terreur et pitié sont bien l’essence du tragique, la suite de l’histoire, qui se déroule sur fond d’émeutes urbaines, est une tragédie moderne où les pesanteurs sociales et culturelles jouent le rôle du fatum antique et où la victime se fait bourreau sans cesser d’être victime. Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte constitue un terrifiant état des lieux, un constat extrêmement noir qui laisse le lecteur atterré en illustrant avec lucidité et sans aucun manichéisme les liens entre obscurantisme et barbarie.

Sylvie Huguet 
(17/12/06)    



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Lectures





Editions du Seuil

342 pages, 18 €
et
Points-Seuil

"roman noir"





Thierry Jonquet,
(1954 - 2009)
est l'auteur de nombreux livres repris, pour la plupart, en collections de poche.



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La bête et la belle



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