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Jérôme LEROY

La grande môme



Emilie à 15 ans et sa vie vient d'être bouleversée.
« J’ai des yeux bleus brumeux, je n'ai pratiquement pas de seins et même si je me venge en français, en histoire et en économie avec des moyennes qui font exploser le compteur, c'est dur parfois d'être une sauterelle. Une sauterelle à lunettes. Parce que, évidemment, avec la chance que j'ai, je suis myope comme une taupe. Les lentilles ? J'ai les yeux trop secs. Maman qui ne rigole presque jamais dit que c'est logique, les yeux secs, que j'ai un cœur de pierre, mais là, je sais bien qu'elle plaisante. Qu'elle plaisantait. Je ne vois pas pourquoi je parle de maman au présent, puisque maman, depuis plusieurs mois, est en prison, que je n'ai pas le droit de la voir, qu'elle ne s'appelle pas Nathalie Suarez, évidemment, mais Nathalie Ambricourt, et qu'elle m'a menti à peu près sur tout depuis ma naissance. »

Comment réagir quand on apprend à quinze ans que sa vie a été bâtie sur des mensonges et qu'un jour tout bascule ? Qu'on se retrouve avec un nouveau nom à vivre chez des grands-parents qu'on ne connaît pas tandis que la télé et les journaux présentent votre mère comme une ancienne dangereuse terroriste ?

La mère d'Emilie, Nathalie, fille de notables rouennais, a dans sa jeunesse, par réaction, par conviction, milité activement dans les milieux d’extrême-gauche. Pour joindre les actes à la parole, elle a fini par rejoindre au début des années 80 le groupe révolutionnaire armé d'Action rouge.
« Je vais rejoindre un groupe de femmes et d'hommes qui sont prêts à tout sacrifier, même leur vie, pour en finir avec cet ordre injuste qui fait crever la moitié de la planète de faim et qui laisse mourir de froid les sans-abri alors qu'il n'y a jamais eu autant de richesse à partager. »

Lors de la dissolution du groupe après le braquage d’une banque conclu dans un bain de sang , la jeune femme en fuite a décidé de changer de vie, d'aller ailleurs, sous un autre nom. Elle trouvera un travail dans le secteur social – « Ceux qui avaient cru à la révolution, avaient décidé de continuer leur action plus modestement, plus concrètement. » – et se fondra dans la masse pour se faire oublier.
C'est là qu'intervient, quelques années après, la naissance d'Emilie. Mère et fille vivent en complicité, dans la tendresse, l'angoisse et la clandestinité, en déménageant dès que le danger se rapproche. Dur, la cavale et l'errance pour un petit bout de chou, même si tout cela lui échappe un peu. « En fait, c'était une vie un peu paradoxale. Tout et son contraire ; on vivait complètement renfermées, à deux, sans pratiquement voir personne (…) toujours l'une avec l'autre. (…) Ma maman qui voulait changer le monde. En tout cas on ne peut pas dire que vingt ans après il se soit arrangé le monde. Bien au contraire. Moi qui ai pas mal bourlingué en France avant de me retrouver à Rouen, je pourrais vous en raconter, sur la France. (...) J'en ai fait des écoles et des collèges plus ou moins pourris dans des quartiers déglingués avec des mômes battus, des mômes qui rackettaient, des mômes qui se droguaient ou des mômes qui sentaient le brûlé quand ils arrivaient en première heure de cours, parce qu'ils avaient fait des rodéos toute la nuit avant de cramer des voitures.(...) Oui, c'est surtout dans cette France-là qu'on a vécu avec maman. Par choix ou par nécessité, je ne sais pas trop. (...) En tout cas, ce n'était pas une mauvaise idée de vivre dans cette France-là puisque ça a duré vingt ans, vingt ans à être invisibles chez les plus invisibles de tous, les pauvres. »

Mais l'inspecteur Duvert, ancien flic tendance psychopathe et ripoux, ne lâche pas prise et poursuit sa traque. Il parvient après plus de dix-huit ans de pistage à enlever Emilie dans l'espoir de l'échanger contre l'hypothétique trésor de guerre accumulé par les terroristes. Pour sauver sa fille des griffes du fou, il ne reste plus à la mère qu'à se livrer à la police pour obtenir de l'aide. Arrêtée à quelques mois de la prescription des crimes dont elle est accusée, la femme sera incarcérée dans une prison de haute sécurité dans l'attente de son procès alors que ses parents accueilleront chez eux cette petite-fille dont ils ignoraient jusqu'à l'existence.

C'est par bribes que la jeune adolescente qui a fini par reconstituer l'itinéraire de sa mère à renfort d'informations et d'efforts de mémoire, racontera leur histoire au beau Jean-Sébastien, fils d'aristocrate ruiné , qui saura l'accompagner sur le chemin de la réconciliation et de la vie.
A la fin, prête à tout pour revoir sa mère et lui parler, elle va s'appuyer sur les militants d'extrême-gauche de sa classe pour créer un comité de soutien.

Derrière Action rouge se cache le groupe Action directe avec des faits et des femmes bien réels : Hélène Castel, réfugiée au Mexique et arrêtée quatre jours avant une prescription ; Nathalie Ménigon aujourd'hui sortie de prison semi-hémiplégique, après vingt ans de captivité ; Joëlle Aubron, libérée en 2004 pour raisons médicales, décédée 18 mois plus tard. Mais aussi d’autres femmes engagées dans cette lutte armée comme Marina Petrella, brigadiste en Italie.

C'est tout une époque que Jérôme Leroy dépeint ici, dans ce roman historico-intimiste habillé de noir. Dans notre société sensibilisée à l'extrême par les médias et les lois à la lutte anti-terroriste, face aux dangers présents mais aussi à l'égard des groupuscules d’extrême-gauche très actifs dans les années 70 et 80 en Europe (RAF en Allemagne, Brigades rouges en Italie, IRA en Irlande...), cette histoire trouve toute son actualité.

Mais loin du pamphlet politique ou du fait divers, l'auteur a choisi ici de présenter les choses à hauteur d'enfant avec plus de questions que de jugements : la justice est-elle en droit, vingt ans après les faits et sans savoir la part réelle prise par l'accusée dans les actions meurtrières dans lesquelles elle est impliquée, d'enfermer cette femme en Quartier de Haute Sécurité ? Peut-on rendre un seul individu responsable d'actions collectives ? Une action politique peut-elle être jugée si loin de son contexte? Peut-on considérer que l'engagement social auprès des plus démunis, les années sans exactions et harcelée par la peur durant lesquelles Nathalie a élevé sa fille, rachètent les erreurs commises ou les rendent amnistiables ? Jérôme Leroy ne tranche pas mais se centre sur l'humain, se contentant de suggérer que, dans un camp comme dans l'autre, la fin ne justifie pas toujours les moyens. Plus qu’un policier, c’est un roman qui par fragments explore le passé, évoque le choix de dire NON et le désir de changer le monde, explore la tentation de l'extrémisme et de la violence, raconte l'enfer de la cavale, et tout cela à partir du choc profond ressenti par une adolescente lorsqu'elle découvre avec une brutalité inouïe qu'en fait elle ignore tout de sa mère aimée et que celle-ci a bâti leur vie sur le mensonge.

Ce sera l'amour de Jean-Sébastien qui lui permettra de mettre des mots sur cette histoire pour tenter d'y voir clair, avec rage souvent, avec affection toujours. En se retrouvant à l'endroit où sa mère a grandi et en rencontrant ceux qui l'ont côtoyée, elle devine certains des éléments qui expliquent son engagement. A fouiller l'histoire et sa mémoire, elle identifie le refus viscéral des injustices qui la portait et l'idéal qui avait égaré toute une fraction de la jeunesse dans la violence.
Alors, refusant de rester écartelée entre passé et présent, Emilie, pourra enfin se reconstruire en acceptant sa mère telle qu'elle a été, se battre pour la revoir et emprunter son propre chemin.

C'est par la vivacité du style, le rythme et l'humour que l'auteur évite la dramatisation pesante de cette sombre histoire. Les délégués de classe, profs, CPE, militants maladroits, notables coincés, sont croqués de façon souvent malicieuse et donnent au lecteur l'occasion de respirer plus sereinement.
L’auteur joue aussi au petit Poucet avec des citations littéraires – Flaubert le rouennais mais aussi Rimbaud ou Céline – et des références aux classiques : l'avocat qui assure la défense de la mère se nomme Derville comme celui de La Comédie Humaine (Balzac) et on ne peut s'empêcher devant l'obstination de l'ex-policier Duvert à traquer Nathalie et sa fille de penser à l’inspecteur Javert dans sa poursuite pathologique de Jean Valjean et Cosette (Les Misérables).
Et pour que le bonheur y trouve aussi sa place, une belle histoire d'amour avec Jean-Sébastien vient mettre un peu de soleil dans les heures terribles vécues par Emilie.

A partir d'un sujet complexe et sensible, Jérôme Leroy a donc su , en partie grâce à son personnage d'adolescente incroyablement vivante, intelligente, lucide et attachante, réussir un roman fort, émouvant, tendre et finalement pas si noir que cela. Il fait mouche auprès des adolescents. Une réussite.

Dominique Baillon-Lalande 
(04/12/09)    



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Jeunesse









Editions Syros
Collection Rat Noir
140 pages - 10 €





Jérôme Leroy,
né en 1964,
a publié une quinzaine de livres (romans, nouvelles, poésie). Il a écrit des critiques pour plusieurs journaux et il est est actuellement chroniqueur à Causeur.fr.

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