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Lola LAFON

De ça je me console



Emylina, juive, roumaine, depuis son enfance, n'oublie rien, pour être sûre, comme le lui a recommandé sa grand-mère, de ne pas oublier quelque chose d'important. « C'est un sport, la mémoire, un sport de combat ! » Elle remplit, toujours, un cahier de toutes ces choses, ces mots, ces événements « A Ne Pas Oublier ». Ni son grand-oncle au numéro tatoué sur le bras, muet depuis qu'il a été déporté, ni son oncle révolutionnaire incarcéré puis innocenté avant d'être exécuté dans les années 1980, ni son enfance dans la Roumanie de Ceausescu, ni son père tant aimé enlevé par le cancer récemment.

Paumée dans la France qui l’a recueillie, dans une société de consommation peuplée de « Presque morts affolés d'être encore vivants », elle a du mal à être elle-même alors elle choisit de vivre en marge. « Longtemps, on m'a trouvée douce et sage parce que je m'en allais tôt de partout. » Elle raconte cette épreuve qu'est grandir, venue d'ailleurs, étrangère à sa génération, dans un monde qu'on déteste. Son coup de foudre pour une jeune Italienne qui l'arrache un temps à la solitude fait aussi partie des choses inoubliables. Alliées et inséparables, elles sont unies par le même sentiment de malaise et de colère face à leur génération, à la misère rampante, à la bêtise ambiante. « J'avais tellement marché ce jour-là pour éviter l'anniversaire que je découvrais des rues de Paris qui me faisaient le plaisir de ne jamais les avoir prises encore. J'additionnais les plaques à l'entrée des immeubles, ces jeunes morts sur des trottoirs cinquante ans avant, fusillés par la police française soucieuse de respecter le programme de l'état allemand. Puis je passais rue Monsieur le Prince et la plaque, bien que neuve, semblait inachevée, il n'y avait pas de complément.– A la mémoire de Malik Oussekine, étudiant âgé de 22 ans, frappé à mort lors de la manifestation du 6 décembre 1986 –. L'attentat était non revendiqué. Il restait donc frappé à mort par... Un peu plus loin, sur le boulevard Saint-Michel, une plaque neuve, elle aussi, demandait qu'on s'incline – à la mémoire des nombreux Algériens tués lors de la manifestation pacifique du 17 octobre 1961 – Il fallait lire ça comme un rébus sans doute et faire sa propre enquête pour remettre un peu de clarté dans l'histoire, préciser 265 Algériens et police française sous les ordres du préfet Papon là où il n'y avait pas de responsable. »

Mais, après un voyage en Toscane, l'Italienne disparaît brutalement au moment où le patron du restaurant renommé où elle travaillait, cet homme respecté exploiteur de travailleurs clandestins, vient d'être assassiné. « J'en étais à répéter encore que tu t'étais tant attachée aux enfants de la serveuse fantôme et que la serveuse avait la malchance d'appartenir à un genre d'existence subalterne, ce qui fait qu'elle n'avait bien sûr ni arrêt maladie, ni chômage, et combien on en connaissait, hein, on les voyait bien, non, en France, tous ces fantômes qui nettoyaient nos restes. » Alors commence une enquête qui très vite se transformera en quête. Elle cherche avant, après, des réponses, des signes, parmi les autres absences, et des nouvelles présences, celles du café Gorizia et en particulier du vieux Grichka, qui ressemble à son grand-père, dans un refuge chez un libraire de Lozère, auprès de la communauté des squatters-fermiers italiens (terroristes ?) qui l'accueillent chaleureusement. Et puis par ce jeu que son père chéri et complice avait inventé pour aider la petite fille à ramener ses chagrins à leur juste taille, « de ça je me console » ou pas, elle tente de faire le tri. Ne garder que l'essentiel.

"C'est un roman sur la filiation, précise Lola Lafon, sur le vécu de l'Holocauste, sur les stigmates du communisme, sur l'oubli et sur ce qui resurgit longtemps après."

Dans cette histoire d'une disparition de l'être aimé qui amène à la vie, des vivants qu'on a envie de tuer et des morts qui vivent encore en nous, de ce dont on se consolera peut-être, et du reste, qui nous laisse inconsolables, il y a de vraies paroles, ce que certains crient, ce que d'autres taisent, ce que d'aucuns pleurent. Par dedans, il y a l’intelligence d’un regard qui n’a pas oublié de regarder le monde pour «  Ne Pas Oublier ». L'auteur, par ailleurs compositrice et chanteuse altermondialiste engagée, interpelle le lecteur, évoquant « l’errance, la disparition des identités, l’impossibilité du travail, l’argent qui disparaît chez beaucoup pour aller dans la poche de quelques-uns », « la mutation de notre rapport au politique fait d’agissements plus que de vote » et derrière cet écho du réel, d'une société en déroute, on devine son désir fou d'inventer un autre monde possible, entre utopie et résistance. « C'est l'histoire de nos mots qui ne peuvent pas tout dire, jamais dire assez nos jamais jamais, l'histoire de nos batailles qui ne seront pas inscrites sur les plaques des rues et qu'est-ce que ça peut nous faire, les traces en sont partout, contagieuses. »

Difficile de présenter ce roman éparpillé entre autobiographie, réflexions sociologiques ou politiques, doutes et révolte ouvertement naïve. De construction brouillonne et décousue, un peu trop long ce qui lui fait parfois manquer de souffle, ce roman est cependant fort et attachant. Cette voix sans fard, cette prose ambitieuse, cette musique personnelle, ce style avec son trop plein de mots à exprimer, ses leitmotiv efficaces et judicieux, son mélange de formules taillées à la hache et de petites remarques glissées là, apparemment anodines mais percutantes, confèrent à ce roman une identité singulière. Une façon de "se bercer" avec les mots à laquelle le lecteur se laisse prendre. On aimera ou pas mais, pour ma part, il me semble qu'il y a là, malgré quelques maladresses, un univers, une plume originale et un auteur à suivre.

Dominique Baillon-Lalande 
(07/12/07)    



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Editions Flammarion

410 pages - 19 €








© Stéphane Lavoué

Lola Lafon est l'auteur d'un premier roman,
Une fièvre impossible
à négocier

(Flammarion, 2003
et J'ai lu).





Elle est aussi chanteuse et musicienne :
Grandir à l'envers de rien
(Label bleu, 2006).





Pour découvrir
le site de l'auteur :
http://lolalafon.free.fr/