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Virginie LOU-NONY


Décharges



Eva et Manuel, un couple uni et modeste avec trois enfants, travaillent dans une rizerie. Depuis les inondations et l'invasion des rats, les temps sont durs. Plusieurs mois qu'ils luttent pour éviter la fermeture de l'entreprise : la reprise reste fort improbable, les licenciements certains et la fermeture inéluctable. Grèves, occupations, actions chocs et négociations avec les actionnaires, les syndicats et les ouvriers solidaires tentent l'impossible. Mais un jour, il leur faut se rendre à l'évidence : rien ne sert de tenter de négocier avec les puissants, le sort des employés ne pèse rien face aux actionnaires, à l'argent, les jeux sont déjà faits et l'usine sera délocalisée.

Vaincus, ils ont quitté leur maison pour un mobil-home, prennent la décision de rompre avec leurs racines et la vie au soleil de Camargue et montent vers le Nord pour trouver plus facilement du travail. Images grises et noires de la paupérisation et de la crise économique : "Fêtes dans le mobil-home avec la farine et le beurre du secours populaire. Tenir en suspension dans une parenthèse, entrer dans les critères du pôle emploi, se faufiler dans leurs procédures, avancer, dents serrées sur le fil de leurs formations".
Les voilà échoués à la frontière belge pour un autre parcours du combattant à Pôle Emploi, entre stages, reconversion et mobilité. Suspicion et impuissance d'un côté, colère, doute et sentiment d'échec de l'autre. "Tu ne te rases plus, tu ne te laves plus… la bronchite de Théo attrape Lisa… tant pis ! Les enfants, toi, moi, tant pis…"

Enfin, lui retrouve un travail sous-qualifié sur les chantiers, mains calleuses, teint gris et dos cassé en prime, et elle un CDI inespéré comme aide-soignante dans un centre de rééducation fonctionnelle pour mineurs. Une sorte de centre de soins palliatifs où les enfants n'ont aucune chance de guérison, voire d'amélioration, où Eva "désinfecte les lits, les poignées de porte, surveille les cloques à travers les pansements". Son quotidien dorénavant est fait d'odeurs écœurantes, de corps et de vies en miettes, avec la mort qui rôde. Deux emplois épuisants qui ne laissent guère de place à l'échange et au partage. Leurs horaires décalés, la frustration et la fatigue, la pluie qui noie tout, minent le couple et amènent les enfants à se construire au dehors... "Tu me dis : On a bien eu raison de fuir ! Le mot fuir m'éblouit comme si j'avais traversé tout ça sans mot. Exode sans drame, sans bombardements. Sans gloire, les réfugiés se planquent dans leurs trous à rats."

C'est donc séparément que chacun parviendra à survivre, cherchant son chemin vers la lumière : Manuel par la transformation de son engagement syndical au travers d'une caméra, elle avec sa rencontre avec Gabriel, archange à la beauté digne des peintres de la Renaissance, "tétraplégique, sans corps, sans sexe, sans avenir", ex-voyou dont la force d'attraction est telle que toutes les femmes qui gravitent autour de lui, s'en trouvent aimantées. L'aide-soignante, à la limite de l'effondrement, évolue comme une funambule parmi les jeunes paralysés, les anorexiques, ces cabossés à peine vivants et la rencontre lumineuse avec Gabriel la bouleverse. Elle tente bien de garder ses distances, de rester professionnelle, de ne pas se laisser piéger par son regard mais, marquée profondément par une enfance écartelée entre une mère française et un père mafieux italien qui l'a condamnée petite fille au mutisme, elle ne peut s'empêcher de deviner en lui un gouffre indéfini qui l'attire.
Une histoire secrète de désirs, de transgressions complices, se tisse. Il l'attend posté près de l'ascenseur, elle succombe et très vite, des regards et des frôlements ils passent aux baisers passionnés, suppléant l'impossibilité de toute relation sexuelle par l'intensité du moindre contact. "Et là, au seul contact de ma cuisse contre l'accoudoir, le temps ne passe plus. La poitrine s'ouvre en grand. La peur s'efface. L'air se fait léger, paisible. On voudrait que tout s'arrête aussi, se suspende… Mais il faut s'arracher à l'aimant, se dégager de la force, et alors le temps reprend, le décompte des minutes, la mort patiente, pas d'autre issue que la fuite, les yeux fermés, l'apnée."
Eva, de plus en plus seule, ne vit plus que pour ces instants volés au monde où "chaque fois est une première fois." "De vivant nous n'avons que nos bouches, nos langues, nos joues, nos dents qui s'accrochent et mordent pour le goût du sang mêlé à l'eau de mer."
Au foyer familial, elle tient son quotidien de la clinique soigneusement à l'écart mais tous assistent à son indéniable éloignement que la fatigue ne parvient pas seule à expliquer. On pourrait ici presque parler d'effacement. Est-ce l'usure face à l'adversité ou la pollution du quotidien par l'image de Gabriel, qui a creusé ce fossé entre Eva et Manuel, ou la conjonction des deux ? Qu'importe, aujourd'hui la distance est bien là, quasi infranchissable. Les enfants grandissent et s'autonomisent, la fuite devient collective et chacun sauve sa peau en investissant à l'extérieur un nouveau territoire qui lui permettra d'exister.

Changement de direction à la clinique : À la fatigue et la tension d'avoir à faire face à la dégradation et à la mort se cumule depuis peu l'autorité tapageuse de Lambert qui use de la surveillance mesquine et applique scrupuleusement les directives d'économie et de rentabilité imposées par les récentes directives administratives imposées à l'ensemble du milieu hospitalier. "La nuit s'épaissit. N'importe qui dans ce genre de nuit peut se faire mouchard. La sale petite bête humaine n'attend que cette nuit pour renaître et dénoncer les juifs, les sans papiers, les chiens bâtards, la sale petite bête n'attend qu'un Lambert… La jalousie et l'envie sont des passions médiocres comparées à la jouissance de la délation". Marie, l'amie infirmière d'Eva est virée. Elle se bat, furieusement. "Marie téléphone, constitue des dossiers. Ce n'est pas elle que je vois, c'est nous. C'est toi brandissant les preuves de notre rentabilité. Et maintenant Marie s'agite dans le décor du droit bricolé pour les simples d'esprit. Ses phrases dansent comme des coquilles de noix sur une mer obscure. Elle croit en les assemblant constituer un barrage, opposer une résistance. L'œil rivé sur ses défenses, elle ne voit pas l'océan. Elle ne l'entend pas gronder. Ses jambes et ses bras battent l'eau. Elle croit se maintenir à flot. C'est une question de temps. Elle finira bien par boire la tasse. Une fois de l'eau dans les poumons, même pas besoin de lui enfoncer la tête."
Petites bouffées d'espoir avant la nuit noire face aux mêmes lois de rentabilité, de concurrence, de mépris de l'humain qui minent les sociétés capitalistes contemporaines. De quoi faire déborder la coupe déjà trop pleine et entraîner irrémédiablement Eva vers le fond.

Sur la couverture, une petite fille, tête penchée, visage invisible derrière ses longs cheveux, fait de la balançoire devant une maison quasi-délabrée, à l'air abandonné. C'est là une parfaite représentation de cette société en déliquescence dans lequel s'inscrivent les événements et les traumatismes ici rapportés et les êtres qui, comme l'enfant, s'y retrouvent seuls et ballotés par la vie. Virginie Lou-Nony fait entendre l'assourdissant silence des victimes, au moment où la lutte ne permet plus le moindre espoir d'éviter le naufrage. Décharges sociétales, précarité, exils et rêves fracassés. Dans cette symphonie désespérée où on se prend la mort réelle ou symbolique en pleine figure, même l'éblouissement amoureux qui entraîne Eva et Gabriel le tétraplégique hors des frontières du monde, est marqué au sceau de l'impuissance et prend des tournures de drame.
Plus besoin pour Eva d'aller "fouiller dans la langue jusqu'à cette poche enfouie dans l'enfance où tout se tait" (Lewis Chambard, Les migrations souterraines). Elle se tient au bord du gouffre et là, il n'y a plus rien à dire, à personne. Tant pis.
Pour Manuel, peut-être, grâce à la caméra qui lui fait voir et dire le monde de façon plus distancée, lui permet de continuer le combat autrement, un chemin possible dans la jungle et l'obscurité semble possible.
Des enfants par contre, tenus au maximum à l'écart des tourmentes, que savons-nous vraiment ? Quelle part d'ombre et d'énergie solaire dans leur héritage ?

Un texte qui oscille entre le documentaire sociologique à la bande son saturée et aux images déformées par le zoom, le roman miroir d'une femme dépossédée d'elle-même qui rompt toutes les amarres mari, enfants, position sociale pour franchir la frontière sans aucun retour possible, le pamphlet politique et la tragédie antique.

Les personnages, campés dans une humanité vraie et touchante, portent une intrigue solide à la construction rigoureuse. La langue est juste, haletante, sensuelle et lumineuse, les phrases sont courtes et coupantes, l'ensemble fourmille de sensations et d'émotions qui nous enfièvrent.

On émerge de ce récit à la fois bouleversé par la lutte obstinée des personnages pour la dignité, le respect et l'amour, et révolté devant l'injustice aveugle dont chacun est victime.
Un roman fort sur notre époque, noir et dur à son image, mais qui, par une écriture sensible qui sait par petites touches ensorceler le lecteur aussi sûrement que l'énigmatique archange, parvient à nous toucher, à nous provoquer sans jamais en faire trop.
De la vraie littérature engagée comme on en lit peu.

Dominique Baillon-Lalande 
(10/03/12)    



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Lectures











Éditions Actes Sud

208 pages - 18












Virginie Lou-Nony
,

née en 1954, a été professeur de lettres avant de fonder l'Aleph (ateliers d'écriture) avec Alain André et Jacqueline Dupré. Elle est l'auteur de très nombreux ouvrages pour la jeunesse et de six romans.




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