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Alain MABANCKOU


Tais-toi et meurs



Le narrateur s'appelle Julien Makambo. Dans notre langue du Congo-Brazzaville, le lingala, Makambo signifie "les ennuis". J'ignore ce qui avait piqué mes parents pour m'attribuer un tel nom qui n'est d'ailleurs pas celui de mon défunt père, encore moins celui d'un proche de la famille. Je suis maintenant convaincu que le nom qu'on porte a une incidence sur notre destin. C'est grâce à un ami de sa sœur installé à Paris, baccalauréat en lettres et philosophie en poche, qu'il débarque en France. Billet d'avion, fausse carte de séjour, fausse pièce d'identité au nom de José Monfort, rien n'a été laissé au hasard. Dès son arrivée à l'aéroport, le jeune homme de 25 ans, obligé de travailler pour subvenir aux besoins de sa famille après la mort de son père, est pris en charge par son beau-frère, Pedro. Celui-ci, très apprécié par la communauté des Congolais de Paris pour ses compétences en trafics divers, le conduit aussitôt au studio où il cohabite avec cinq compatriotes sur lesquels il règne en maître. José Monfort, sera le septième membre de "la tribu du paradis", ainsi nommée en référence à l'adresse de leur logement. "Ils étaient tous là : Le Vieux, mentor de Pedro ; Prosper le Nordiste, amateur de viande de crocodile ; Désiré le musicien qui errait devant le Studio Bleu et ramenait des Françaises spécialistes du continent noir ; Bonaventure l'agent immobilier raté, qui s'enorgueillissait d'avoir sauté des clientes dans les appartements vides, et Willy le mécanicien dépassé par la technologie de Citroën et Renault au point qu'il en était réduit à travailler avec les Maliens de Montreuil." C'est Moussavou, dit Le Vieux sage, installé en France depuis plus de trente ans, qui a formé Pedro avant de lui passer le relais.

Julien va rapidement être initié aux us et coutumes du milieu congolais de la capitale. Chaque membre de la tribu recomposée a un rang à tenir et des tâches à effectuer pour contribuer au loyer et envoyer aux familles restées au Congo de quoi vivre. Ce qui reste sert à "la Sape", c'est elle qui classe son homme, et ici on porte des chemises Yves Saint-Laurent, des costumes Gaultier ou Cerruti et des chaussures Weston, ou des contrefaçons, selon ses moyens. Ça permet aussi de séduire les "nymphos" blanches attirées par la virilité supposée des Noirs.

Pour s'initier à ce monde, inconnu pour lui, de l'arnaque et y faire ses preuves, José Montfort commence son apprentissage au bas de l'échelle par la revente des titres de transport à Château-Rouge. Cette économie parallèle à base de vol de chéquier, de falsification de papiers et de magouilles en tout genre, parvient à faire vivre la tribu et à la faire localement respecter. Julien, intelligent, très vite se fait sa place. Il se sent devenir le nouveau bras droit du chef à la place de Bonaventure, et commence à croire en l'avenir.

Il a compris que dans cette jungle urbaine, les communautés noires se côtoient sans se mélanger mais sans s'affronter : chacun son business et son territoire, entre Africains il y a des codes stricts et acceptés de tous : le respect des anciens et du droit d'aînesse, la loyauté, la reconnaissance et l'obéissance de celui qui a bénéficié d'un service à celui qui le lui a rendu. Rester sur ses gardes et se taire aussi.
La faune c'est les Blancs, l'ennemi, l'ex-colonisateur. "Eux, les Français, ils ne se sont pas privés de nous piquer nos matières premières pendant la colonisation ! Et je dis qu'ils les piquent encore jusqu'à ce jour ! Alors, voler les Français c'est comme nous faire rembourser !", comme un juste retour des choses.

Mais voilà qu'un événement va tout faire basculer. Les temps sont durs et, crise oblige, Pedro propose à Julien une mission mystérieuse mais juteuse dont l'enjeu monte à deux cent mille euros. Seule condition : ne pas poser de question. "Si ce vendredi 13 je ne m'étais pas rendu au restaurant L'Ambassade avec Pedro pour rencontrer celui qu'il qualifiait alors de "type très important" venu de Brazzaville, je ne serais peut-être pas en détention provisoire depuis un an et demi dans cette cellule de Fresnes. Mais voilà, lorsqu'on s'appelle Makambo les choses ne sont pas aussi simples." Julien va effectivement se trouver dans le mauvais endroit au mauvais moment : Les médias ont beaucoup évoqué la défenestration rue du Canada d'une blonde nommée Roselyne François, et d'un grand noir qui ne risquait pas de passer inaperçu dans son costume diabolo-menthe. De quoi nourrir les débats télévisés et attiser à pas cher le racisme de la population. Pedro a été le premier à fuir avec son comparse et le pigeon resté sur place pétrifié, c'est Julien qui faisait le guet, bien-sûr. Paniqué, le jeune-homme se réfugie dans un hôtel minable où on ne risque pas de lui poser de question. Mais, à la cantine du foyer des Maliens où il déjeune, il se fait jeter après une embrouille et le bar de Kirdine n'est pas vraiment plus sûr. C'est alors qu'il se décide à partir pour Nantes qu'il se fait arrêter.

Quand le roman s'amorce, celui que la justice connaît sous le nom de José Montfort est en détention provisoire depuis plus d'un an. Incapable de communiquer avec son codétenu, il entreprend de reconstituer le puzzle de son histoire et couche par écrit le récit des événements qui l'ont conduit en prison. Une confession pour tenter par l'écriture d'oublier ce corps en sang tombé sous ses yeux, pour comprendre comment il a pu en arriver là.
"A Fresnes, même si nous ne sommes que des numéros, je sais que je suis détenu en tant que José Montfort. Un peu comme si Julien Makambo était dehors, libre de ses mouvements, et avait laissé à José Montfort le soin de subir les conséquences de ses mésaventures."

Alain Mabanckou joue malicieusement avec les codes du polar, qu'il effleure sans les respecter vraiment. Il prend plaisir aussi, et cela se sent, à évoquer avec précision les hauts lieux du Paris africain de Château-Rouge à Montreuil en passant par la porte de La Chapelle. La tribu solidaire, pleine de bruits et de couleurs, oublie le logis sordide où elle s'entasse, les flics qui les pistent, la suspicion des autres communautés et la violence qui rôde, dès qu'ils palpent les billets de cent et se pavanent en Sapes de luxe. Mais la réalité quotidienne de ces hommes et femmes venus d'Afrique, pleins d'espoir et tombés dans une France qui flirte avec le FN, est dure. A l'exemple de Willy, l'as de la mécanique qui croyait faire impression chez Renault ou Citroën et se retrouve à prendre des petits boulots au black, Julien "l'intellectuel" endosse le costume chatoyant mais mal taillé d'homme de main d'un truand à la petite semaine. La nécessité a ôté à Pedro et sa clique tout scrupule, et l'argent a gangréné jusqu'aux rapports amicaux ou amoureux. Tout est pensé à l'aune de la frime et du fric dans un rapport de forces où le plus faible n'a plus qu'à se dire : tais-toi et meurs. C'est alors que Mabanckou nous rappelle fort à propos la citation de Tahar Djaout : "Le silence c'est la mort, et toi, si tu te tais, tu meurs. Et si tu parles, tu meurs. Alors dis et meurs."

L'auteur, comme il le fait dans ses autres livres, en profite aussi pour sortir du cadre et évoquer plus globalement, à l'occasion de la mort de Roselyne François, la question de l'immigration du point de vue sociologique et politique en s'appuyant sur les clichés racistes véhiculés à la télévision et dans les discours officiels.
On s'attache à ce narrateur sensible, cet antihéros intelligent mais naïf, qui n'a pas anticipé que toute économie souterraine nécessite ses boucs émissaires et que c'est là le rôle qui lui a été dévolu. Raconté à la première personne, le récit dérape vite du récit personnel pour virer au portrait socio-littéraire de tous les immigrés noirs de Paris, d'origine congolaise ou non, sur fond de ressentiment post-colonialiste érigé en signe identitaire. La galerie de portraits est magnifique et s'ancre profondément dans l'humain.

L'auteur nous immerge dans un univers coloré et animé où les protagonistes qui s'agitent, manipulés par la vie, la société et le destin, ne sont finalement que des marionnettes aux faux noms sur des faux papiers, ligotés par la loi du silence et de l'invisibilité et portés par un instinct de survie, hors tout champ de la morale ou toute problématique à long terme, qui finalement ne leur évitera pas de tomber au moment venu.

On retrouve, dans ce roman réaliste aux situations baroques, le style simple et vif, l'écriture fluide et classique, de cet écrivain talentueux, couronné par plusieurs prix dont le Renaudot en 2006. Les images s'imposent, les personnages nous touchent, et l'ensemble conjugue habilement émotions, réflexions et divertissement. Un nouveau titre de cette collection décidément bien inspirée, qu'il serait dommage de zapper.

Dominique Baillon-Lalande 
(02/12/12)    



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Noir & polar










Editions La Branche
Vendredi 13
224 pages - 15










Alain Mabanckou,
né en 1966 à Pointe-Noire (Congo-Brazzaville), romancier, poète et essayiste, obtient le prix Ouest-France Étonnants Voyageurs, le Prix des cinq continents de la Francophonie et le Prix du livre RFO en 2005 pour Verre cassé, ainsi que le prix Renaudot en 2006 pour Mémoires de porc-épic (parus au Seuil). En 2010, il publie Demain j'aurai vingt ans chez Gallimard, réédité en Folio avec une préface de J.M.G. Le Clézio. Alain Mabanckou vient d'être récompensé par l'Académie Française pour l'ensemble de son oeuvre (Grand Prix Henri Gal, 2012).




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de l'auteur :
www.alainmabanckou.net












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