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Julien MARET

Rengaine



Un homme en dépression après une rupture s'enfonce. Il tombe dans un trou. Une chute interminable, semblable à celle qui permet à Alice de passer de l'autre côté du miroir. "Je ne veux pas risquer de manquer la chance qui m'arrive de commencer un nouveau départ, de cheminer dans des voies que je n'aurais jamais connues, et de ramper vers une destination étrangère, et de suer pour un but qui révélera ma chute ou mon salut, ou ni l'un ni l'autre." Puis il rampe dans les méandres d'un interminable tuyau, arrive à un tube dont il ne sait s'il y est enfermé ou si celui-ci hermétiquement fermé se refuse à lui. "Le bel augure, ai-je dit, que je me glisse dans le tube la tête en avant, que je saute, à la une à la deux, dans le trou, [...] que je m'embarque soulagé dans le tuyau, comme j'aurais pu partir sur un sentier de montagne ou le long des berges, comme j'aurais pu partir sur la grand-route et bourlinguer à travers le monde, comme un baroudeur ou un pèlerin, ou un vagabond éclairé, ou un globe trotter, comme j'aurais pu glisser du haut d'un toboggan ou du haut d'un talus, ou sur une peau de banane..."

Un voyage angoissant traversé par des images, souvenirs ou pensées, en un film incohérent, comme celui qui défile dans la semi-conscience de ceux qui ont frôlé la mort, avec cette étrange lumière blanche habitée que décrivent ceux qui en sont revenus. "Si précieux le temps, si précieuse la vie qui me brûle les ailes ou l'herbe sous le pied, la vie qui ressemble à une robe sertie de sucre caramélisé, ou à une nappe brodée de soie, ou à un rideau en toile de jute, si précieuse et si rêche la vie. Ce n'est pas tous les jours la beauté sur la terre, ni même dans les cieux..."

Ici toute contingence matérielle ou vie sont exclues. Il y a juste le vide, l'obscurité, des sons, le poids du corps et ses sensations, la confrontation à soi-même. "J'ai pensé que le tuyau était un monstre ou que je m'étais jeté dans la gueule du loup. [...] Je perdais mes repères." Puis "il y eut un moment où je suis sorti de moi-même, et délivré des entraves du corps, je planais au-dessus de lui, et ce corps, mon pauvre corps, mon corps, ma chair et mes os et mon esprit ainsi que toutes mes pensées, ce corps perdu ou ce corps machine, ce corps qui fuit et qui dévale les pentes, ou ce corps blessé que je soigne, qui se croûte et qui se voûte, ce corps qui est ce qui me reste et que je traînerai jusqu'au bout [...] J'oubliais où j'étais et qui j'étais. J'oubliais le trou qui me happait."

Alors, profitant de la distorsion du temps, de cet espace ambigu où il flotte entre la société des vivants qui l'effraie et le royaume des morts dont la porte lui reste close, l'homme se perd "comme un idiot dans des pensées qu'il ne comprend pas et qui le mènent dans des endroits qu'il ne reconnaît pas, mais l'enchantent et l'ébahissent." Il se souvient de son enfance et parle à son amante perdue : "Toi qui fus et ne fus plus, qui vins et qui t'en allas, toi qui fus pleine lune et clin d'œil, ou qui fus la Grande-Ourse et une étoile filante [...] puisque je dégringole dans le vide, j'aimerais, amour chevaleresque ou amour catin et amour de romance, ou amour sans lendemain ou amour du feu, du jeu, ah j'aimerais puisque tout a foutu le camp, puisque tu as tout foutu en l'air, je tombe, je tombe, puisque les tornades ont dévasté les stations balnéaires et les tremblements écroulé les pylônes électriques, puisque je suis seul au monde, terrible et affreux, et le monde contre moi, [...] j'aurais aimé pouvoir encore te dire je t'aime, mon amour, ma pierre, mon vitrail." Il s'interroge sur les raisons qui l'ont poussé à vouloir quitter la surface du monde. "Alors que je gouvernais ma vie comme un capitaine son épave, ou comme un écuyer son canasson, ou comme un patron sans employé, ou comme un pays sans capitale." Parfois il ruse, "pour réussir à tenir entre chien et loup, selon l'exemple des sophistes, jamais totalement philosophe, jamais totalement faussaire."

Un voyage initiatique dont il conclura : "Ce que j'ai su ou voulu, ce que je sais et ce que je veux, parmi la multitude des possibles. [...] c'est qu'au bout de ma chute, il faut qu'il y ait de l'eau, de l'eau douce et claire, de l'eau mousseuse et pétillante pour amortir le choc, ou un duvet de plume et un tendre parfum, il faut au bout du tunnel qu'il y ait la lumière et le ciel, ou la lune pour la décrocher, à la fin, j'aimerais qu'il y ait une paire de bras pour m'embrasser, ou un visage pour me sourire, ou toi pour me consoler."
Alors la fuite pourrait bien se faire renaissance. "Au bout de la chute, tout redeviendra comme avant. Enfin, plus ou moins."

La "Rengaine" bien nommée, s'étire et tourne en boucle avec des passages entiers qui reviennent au fil du récit comme des refrains, des comptines, rythmant une lancinante logorrhée verbale.

Cette fiction atypique et métaphorique sur la naissance, la vie et la mort, aurait tout de la fable philosophique revue à l'aune du théâtre de l'absurde si des incursions décalées sur notre monde contemporain et des notes sentimentales plus personnelles, ne venaient à l'envi s'y introduire. Le récit hybride au thème obscur et dérangeant, poème en prose ou longue nouvelle, mélange allégrement analyse psychanalytique et angoisses métaphysiques avec histoire d'amour. Et dans cette plongée intime, peurs et désirs, désespoir et jouissances, zones d'ombres et souvenirs lumineux, s'enchevêtrent inextricablement et se révèlent sans faux-semblants.

La facture chaotique et déstructurée de la narration colle au sujet et joue parfaitement son rôle de déstabilisation et d'amplification des émotions. L'écriture, avec ses licences de ponctuation, ses entrelacs d'expressions populaires et de sophistication poétique, ses répétitions, compose une musique originale et entêtante qui envoûte.

Le malaise laisse vite la place à la fascination et le lecteur ainsi ballotté, troublé, se laisse entraîner sans peine, et avec un obscur et intense plaisir, dans l'étrange voyage au cœur du délire auquel le convie le jeune auteur.

Un sujet fort et un remarquable travail formel pour le porter, voilà de bien belles qualités pour un premier récit qui ne laissera pas indifférents les amoureux de littérature.

Dominique Baillon-Lalande 
(19/09/11)   



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Editions José Corti

96 pages - 14,50









Julien Maret
est né en 1978 dans les Alpes suisses. Rengaine est son premier roman.