Hugo MARSAN

Abel



Raconter sa vie, sans limite, sans masque, voilà ce que réalise Denis, le personnage central du roman d’Hugo Marsan qui explore avec un regard nouveau le passé et la mémoire, thèmes favoris de ses précédents ouvrages. Joaquim écoute ce parcours dans le temps et dans l’humain car il est chargé d’écrire le roman autobiographique de Denis Danteil, cet écrivain célèbre, qui approche de sa fin de vie.

« Joaquim, je vous ai chargé de rédiger le récit de cette période de ma vie qui commence à Puyradour. Mes livres ont masqué ce que fut réellement ma jeunesse, même s'ils portent en filigrane mes fantasmes et mes obsessions d'alors. Devenu un écrivain célèbre, ce n'est pas dans les entretiens que je donnais aux journaux que je dévoilais les secrets que je vous confie à partir de ce soir. J'ai quatre-vingt-cinq ans. "Le Monde" vous a expédié ici pour préparer ma nécrologie. C'est en général le boulot confié aux nouveaux venus, même si de plus chevronnés peaufinent le texte et le signent. J'ai répondu à vos questions, j'ai menti sur l'essentiel. Ils publieront l'habituel panégyrique où le pire des salauds est un saint ! »

L’objectif est de quitter le travestissement pour cet homme qui tout au long de son existence a fui la réalité dans une vie de papier : « Pourquoi ai-je écrit des romans, sinon pour assouvir les différentes facettes de mon être ? ».

Le roman débute à Puyradour dans le Sud-Ouest au moment de la seconde guerre mondiale. Marié à Thérèse, Denis accepte la confusion des sentiments, la laisse vivre à sa convenance : « Acceptez ce paradoxe : le temps de guerre est un temps de liberté individuelle. » Il ne veut pas s’engager contre sa femme qui, après une relation ambiguë avec un prêtre, est devenue la maîtresse d’un officier allemand. C’est la guerre, les juifs sont déportés mais Thérèse veut vivre sa jeunesse. A la Libération, Denis ne peut la défendre lorsqu’elle est tondue. Il est complice, il se perçoit toujours complice et lâche. Il n’existe qu’à travers elle et se sent aussi perdu qu’un enfant. Elle part à Paris et le laisse au Château, lieu hors du monde, hors du temps, hors des engagements mais théâtre de mystères, de non-dits, de passions.

L’écrivain devient le précepteur d’un jeune homme infirme, Aliocha, lié sensuellement à un homme, Franz, qui lui permet de se déplacer à cheval, d’avoir des relations sexuelles, d’avoir l’impression de vivre pleinement…
Dans ce contexte, Denis découvre son homosexualité.

Le roman se découpe en quatre parties, chacune consacrée à un personnage : Thérèse, Aliocha, Franz et Abel, l’enfant qui naîtra au Château. De très beaux tableaux pour présenter chacun des personnages.
Denis, lui, se débat avec ses sentiments et ses doutes : « J’aimais Aliocha. J’aimais un homme. J’aimais un homme qui ne pouvait fuir. Je n’avais pas encore appris que les fuites ne sont pas obligatoirement physiques et que l’inertie de certains êtres est la pire des désertions. »

Beaucoup d’honnêteté dans ce roman où l’être humain n’est pas toujours présenté sous son meilleur jour mais dans la réalité de ses confusions, de ses peurs, de ses lâchetés, de ses fuites, de ses secrets.
L’approche de la mort, jugement suprême, pousse Denis à se livrer vraiment, à se libérer du personnage qu’il a voulu jouer tout au long de sa vie.
Très théâtral, ce texte renvoie aux grands mythes. Un roman fort où l’écriture fluide nous transporte comme un fleuve majestueux.

Brigitte Aubonnet 
(20/02/07)   



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Mercure de France
192 pages, 16 €



Grand Prix du Roman 2007
de la S.G.D.L.




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