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Martine LAVAL


Quinze kilomètres trois



Deux petites, jamais nommées, la délurée et timide, toujours ensemble, depuis l'école primaire, "collées l'une à l'autre". Elles vivent dans les terres à quinze kilomètres du Cap Blanc-nez. A cette fin de troisième, ces deux-là qui traitent les autres de mioches, ont déjà leurs secrets, prennent leur vie en main. Elles ont projeté une aventure commune, la dernière, pour fuir la grisaille des jours et l'avenir bouché. Une escapade à travers le paysage sauvage et magnifique de la Côte d'Opale, jusqu'au Cap. Là, ensemble, légères, se donnant la main, elles se laisseront porter par le vent pour, du haut des falaises crayeuses, prendre leur envol.

Un fait divers qui a bouleversé toute la région et qui fait causer.

Tout d'abord au collège où enfants et enseignants sont sous le choc. Notamment leur professeur de français, perdue dans cette région qu'elle vit comme hostile et où elle se sent exilée, en arrêt depuis l'accident. Ce fut pour elle l'angoisse (ou l'agression ?) de trop, la boussole déjà mal en point qui s'affole et la dépression qui s'installe. Confidence aussi d'une adolescente, pas une proche des deux filles dont la connivence excluait tous les autres, une de leur classe seulement. Mal dans sa peau depuis qu'elle sait que ses parents ont décidé que la fac dont elle rêvait n'était pas pour elle et que choisir un bac pro de secrétariat ou commerce était plus raisonnable. Résultats scolaires en chute libre depuis, redoublement à prévoir. Celle qui dit "quand je lisais, j'avais l'impression d'exister" n'arrive pas à croire vraiment au suicide. "Vous savez la mer, c'est pas loin, mais c'est comme si c'était loin, on n'y va jamais. Elles y sont parties, moi je pense, pour voir la mer, rien que pour se démarquer de nous, désobéir, se donner des frissons, faire semblant de décider, d'être libres."

Le cousin de la jeune victime aux allures de "garçon manqué", vit à la ville et travaille sur les ferries. Par compassion, sa mère lui a demandé de passer chez son oncle et sa tante lors de ses congés pour "leur changer les idées". Mais le père est muré dans son silence et sa colère. "Ce n'est pas qu'il se sentait coupable. A mon avis, il avait honte. Que ça lui arrive à lui. Une histoire pareille, chez lui, dans sa maison. C'est son côté moral qui ressort. Il est gendarme." Seule la mère essaye de faire surface pour le petit frère... Ambiance lourde qui renforce le désir du jeune homme de partir au grand large.

Une quinquagénaire, cliente d'un salon de coiffure à proximité, commente pour elle seule le drame. La jeune shampouineuse en pleurs "comme si cela pouvait lui arriver, comme si c'était une maladie contagieuse.", elle qui trouve que cet acte effrayant donne une mauvaise image à la ville, à cette plage "un peu triste" à laquelle elle est attachée. "Allez savoir pourquoi ! Parce que ça change sans cesse ?"

Dans cette longue nouvelle, l'auteur choisit de prendre, en quelque sorte, les "mignonnes" inconnues sous son aile, les accompagnant à distance, sans faire de psychologie. Comme si le protagoniste central du livre était le paysage lui-même, auquel l'auteur donne la parole au tout dernier chapitre. Comme inhabitées, ces falaises, cette lumière, ce vent qui "tourne, [...] file, [...] donne de la voix, rugit", ce ciel qui "flotte sur la lande, sur la mer. [...] enlace le paysage" et cette mer qui aime ses colères qui "ont des couleurs. Vert acide, noir dense, jaune imprenable" portent le texte.

"J'ai en moi l'immensité et le froid, la fureur et les ténèbres. Je suis le reflet de leurs âmes vides. Je les envahis. Je les avale. [...] Je suis la sauvage. Je suis la cruelle. Je suis la mer libératrice. L'inconsolable." sera l'ultime phrase venue clore cette incursion dans ce lieu d'une beauté fascinante et inhumaine dont il faut se déprendre et à l'emprise duquel il faut échapper pour pouvoir vivre et respirer librement.

De ces récits tout en sobriété, en esquisses, en nuances, sans pathos ni démonstration, se dégage beaucoup d'émotion. D'étrangeté, aussi. L'atmosphère et les images, très photographiques, sont fortes et habitées. Les gens, modestes, y parlent vrai, comme dans un souffle, en s'excusant presque. Roman sur la difficulté de vivre ou lettre d'amour pour la sauvagerie du Cap, l'auteur conjugue très harmonieusement les deux.
On est troublé, envoûté, conquis par ce texte court inclassable qui nous laisse la fatigue des grands vents sur les épaules et l'amertume du sel sur les lèvres.
Superbe !

Dominique Baillon-Lalande 
(18/06/11)    



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Lectures










Éditions Liana Lévi

64 pages - 4













Martine Laval,
critique littéraire à Télérama et animatrice du blog Lectures buissonnières,
est née à Calais.


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