Filipa MELO, Ceci est mon corps


« L’autopsie est comme une naissance. Jamais elle ne se répète. Tout comme on n’épluche jamais une orange deux fois…
J’aime les morts. Mes morts. Ceux avec qui je bavarde tandis que je les dépiaute, à qui je demande de me raconter les circonstances de leur mort…
Avec chaque corps qui me passe entre les mains j’ai une conversation différente. Il n’y a pas deux histoires identiques. Pas plus qu’il n’existe deux ramifications sanguines semblables. Ni deux cerveaux. Ni deux cœurs. Pourtant en les réunissant, je découvre toujours la fine membrane qui sépare la fragilité du corps de la brutalité des sentiments. Nous mourrons tous d’excès ou de manque d’amour. Et nous mourrons seuls, retournant à notre odieuse singularité…
»

Le narrateur est médecin légiste, il officie à la morgue.
Cette fois c’est au corps d’une femme assassinée qu’il se trouvera confronté.
Eduarda, vingt ans, retrouvée nue, allongée, la tête renversée, coincée entre le trottoir et la chaussée, défaite, sans forme et sans visage.
Par la caresse du scalpel, le médecin s’emploie à tracer l’architecture secrète du cadavre. Trouver comment elle est morte pour dire ce qu’elle a vécu.
Trois hommes gravitent autour de cette femme belle et pleine d’énergie qui croquait la vie avec appétit dans l’exercice de son métier, vétérinaire en zone rurale, ou dans sa vie privée. Le père, veuf vieillissant que l’indépendance et les excès de sa fille effrayaient et qui entretenait avec elle une relation devenue lointaine et distendue. Son amant, Jacinto, marié depuis vingt ans, un rustre abîmé par la vie. Son collègue, Miguel, amoureux transis, admiratif mais paralysé par la timidité. Aucun n’a su lui dire vraiment son amour. Maintenant il est trop tard. Seul celui qu’elle n’a pas choisi, le médecin légiste, aura su la regarder et l’écouter dans un ultime dialogue étrangement amoureux.
Un homme a tué, Eduarda est morte, un enfant vient de naître. La vie, la nature, le sexe explosent en toute leur puissance dans ce roman à plusieurs voix. En filigrane la pesanteur du quotidien et la difficulté à être, seul et avec d’autres.
Un livre étrange et singulier entre récit de vie d’une femme, polar et délire quasi mystique du médecin. Intense mais jamais malsaine, cette fiction ne ressemble à aucune autre. Servie par une écriture d’une sobriété presque clinique, il s’en dégage une beauté pure, presque esthétique, mêlée à une tension émotionnelle forte. Un résultat fascinant.

Dominique Baillon-Lalande 



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Editions Actes Sud
170 pages
17,90