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Richard MORGIÈVE


Mouton



Michel Mouton est un homme qui mène la vie de monsieur Tout-le-monde. Auparavant il travaillait dans l'outillage mais sa boîte à fait faillite. Il exerce donc aujourd'hui le métier de thanatopracteur, préparant les défunts avant l'exposition à la famille dans la pièce réservée à cet effet, avec ambiance feutrée, sur fond sonore de Carla Bruni ou Richard Clayderman. « Thierry Lyonnais [le patron] est très à cheval sur le décorum, l'étiquette. Il a raison. Il reconnaît la mort et ne se moque pas d'elle. Il lui en donne pour son argent. Comme il dit : un mort c'est un mort, cent morts c'est le début d'une baraque en Normandie. Il aime la Normandie ». « J'aime mon métier. Au labo, je suis un autre homme. Plus confiant. J'ai un rôle, je suis utile » déclare Michel.

Ce chauve aux implants ratés habite dans une résidence sécurisée, un pavillon de standing où, assis sur son canapé et les pieds posés sur son tapis de massage, il se sent être "quelqu'un". C'est un homme d'ordre et de tranquillité, « vert et bio », qui prie régulièrement, boit peu, dont la seule passion est sa voiture, une Peugeot. Un mouton sans histoire qui vit dans un monde où la rue Paul-Claudel a été rebaptisée Philippe-Claudel depuis que «  le maire a décidé de faire place aux vivants ; la culture c'est maintenant, laissons la culture du passé au passé », où la quatrième semaine de congés payés a été supprimée, où les consommateurs excessifs de frites demandent au pouvoir d'en interdire la vente pour prévenir l'obésité, et qui s'en accommode parfaitement.

Mais un soir, alors que notre homme mange raisonnablement ses poireaux vinaigrette devant le journal de 20 heures, pendant que le présentateur annonce qu'après avoir supprimé la dictée on vient encore de simplifier l'orthographe en remplaçant tous les Qu par des C, un inconnu sonne chez lui, force sa porte et s'impose. Un individu au comportement asocial, un exhibitionniste sale et bruyant qui s'installe à sa table, se goinfre de fromage, débouche ses meilleures bouteilles de vin, met tout sens dessus dessous avant de lui offrir une montre en or (Rolex bien entendu !) en prétendant être son frère et porter le même nom.

Au matin, l'homme a disparu, laissant le propriétaire avec gueule de bois, migraine, doute et stupéfaction. « J'ai plus la Rolex, radin, il me l'a reprise. Me vois dans la glace. Mon sang devient tout lourd. J'arrive plus à respirer. Il m'a rasé le crâne ! Tondu comme un mouton. L'ordure. » Si l'état de la maison n'attestait pas de la réalité des événements de la nuit, il pourrait croire à un cauchemar. Mais il sent confusément qu'il n'en sera pas quitte pour si peu, que ce n'est qu'un début, que le "salo" reviendra le harceler et lui pourrir la vie. Effectivement, celui-ci s’invite de plus en plus régulièrement chez lui et dans sa vie. Une angoisse sourde et permanente s'empare de la victime, qui déteindra sur son attitude au travail, lui amènera quelques soucis avec les voisins et la police, détruira cet équilibre conformiste qu'il s'était lentement construit. Le jour où l'intrus diffuse son image sous la forme du « Père Gay qui déboule, gare à tes boules » auprès de tous ceux qui l'entourent, le pauvre Mouton égaré, incapable d'identifier vraiment l'ennemi et de prévoir ses attaques, se dissout dans la terreur de l'instant et du lendemain, flirte avec la folie et part à la dérive. Mais trop c'est trop et, quand tout va à vau-l'eau et qu'il n'a plus rien à perdre, effectuant un virage à cent quatre-vingts degrés, notre Mouton décide subitement de ne pas se laisser mener à l'abattoir sans se défendre, de partir sur les traces de son persécuteur pour découvrir son identité, comprendre ce qui se cache derrière ses manipulations destructrices, tenter de le neutraliser voire de se venger…

Le roman de Richard Morgiève est une fable comique, déjantée et cauchemardesque, une parabole acide de notre société libérale minée par la consommation et endormie par des pensées prémâchées. Chez ce héros à la première personne d'une totale banalité bien-nommé Mouton qui vivait jusqu'alors en esclave de façon grégaire, l'intrusion du "salo" va produire un choc profond de nature à le sortir de sa torpeur jusqu'à lui rendre insupportable l'attitude de soumission qui régimentait son existence antérieure. C'est à une véritable métamorphose du personnage qu'on assiste : en passant du rôle de victime à celui d'acteur de son propre destin, en laissant désormais libre court à ses pulsions – désirs, combattivité ou violence – c'est l'ensemble de son comportement quotidien, ses attentes et son rapport aux autres, qui s'en trouvent radicalement changés. Et quand le mouton, qui a pris conscience qu'il était promis à l'abattoir et sur le point de se faire dévorer, décide de se rebiffer, il pourrait bien vite se découvrir des dents et des aptitudes de louveteau...

L'auteur adopte ici une posture délibérément provocatrice et passe à la moulinette de sa colère et de son humour décapant tout ce qui se présente à lui : religion, sexualité, petit monde politique et culturel, règne de l'argent et du commerce, suprématie des gagnants et des apparences, grignotage des droits sociaux et du droit du travail, logique ultra-libérale à courte vue et prédominance de l'économie sur l'humain : « Je jette dans l'évier ce bon café bio de Colombie, acheté chez Carrefour et son commerce équitable. Ça va pas ensemble Carrefour et équitable ». « Il [Le voisin] a investi dans une boulangerie, se lève six jours par semaine à trois heures et demie. Comme il dit : vingt ans à tenir et puis on se retirera avant d'être vieux. On aura tout le temps de profiter de la vie. Il est pâle, plutôt crevé. […] C'est sûr qu'ils rentrent de l'argent, mais s'ils se crèvent au travail, ils auront quoi à l'arrivée ? » « Chômage ça peut s'écrire chaudmage ou chomaje ou ce que tu veux, mais si t'es au chômage, t'es dans la merde. Et il n'y a pas deux orthographes à merde. » « Euro millions c'est la seule politique de gauche qui vaille à l'heure actuelle, elle dit Jessica, ça remplace tous les discours de ces menteurs et menteuses qui roulent que pour eux. Maintenant, je vote Française des jeux. L'arnac est claire mais tu peux gagner quelque chose »...

Dès le début du récit on est confronté à un désordre apparent – ou à un ordre hors des normes habituelles d'écriture – dû aux variations de polices faites pour coller au plus près de la pensée ou du ressenti des personnages : petits caractères pour les propos timides, grandes lettres pour les cris et la colère, gras pour en symboliser la violence ou incarner des mots vulgaires ou crus. Ça surprend. Dans ce texte désarticulé qui va à cent à l'heure, la déformation des mots – pas vraiment une novlangue mais juste les simplifications orthographiques et lexicales mises en place par le ministère de l'éducation pour parvenir aux seuls 500 mots nécessaires à la compréhension de base d'une société : « Ce sont les mots qui mettent les élèves en difficulté. » « Ça va soulever des polémics, c'est le problème du président. Il réfléchit pas. Il a pas le temps, d'accord, mais il pourrait payer quelqu'un pour le faire à sa place. N'empêche, j'aime bien sa tête, on dirait un cocker. Il est petit mais sa femme est grande, ça fait une moyenne. » – déstabilise et rend, tout au moins au démarrage, la lecture assez complexe.

Une forme éclatée en adéquation parfaite au fond : les personnages sont excessifs et caricaturaux, la succession des événements de ce faux polar au pays de l'absurde improbable, de nombreuses situations scabreuses. On nage en plein délire avec des êtres plus décalés les uns que les autres qui s'y entendent assez bien pour nous choquer, provoquer un rire (jaune) ou nous interpeler. Le lecteur est alors ferré et quand la machination devient patente, que Michel Mouton commence à perdre les pédales et à s'éveiller à la révolte, on ne décroche plus. On plonge avec jouissance au cœur de l'interdit, du sexe, de la liberté, du mauvais goût et de l'anarchie la plus totale tout en pressentant que le réel danger ne vient ni de la tornade déclenchée par le pervers, ni de la fureur de cet homme doux sorti de ses gonds, mais de ce monde aseptisé et policé qui les détruit eux et les autres, de l'intérieur.

Cette histoire de mouton qui devient loup et découvre en plein carnage sa dame de cœur, est, sous couvert d'un exercice de style brillant, une critique sociale et politique acerbe, une alerte à la vigilance, un appel à la révolte, qui font sens. Salutaire.
Un objet textuel non identifié, original, féroce, libertaire, bluffant, dérangeant et jouissif à la fois, à découvrir absolument.

Dominique Baillon-Lalande 
(01/12/10)    



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Editions Carnets Nord

242 pages - 17 €





Richard Morgiève,
né en 1950, a sept ans quand sa mère meurt. Son père se suicide lorsqu’il en a treize. Hanté par une enfance déglinguée, cet autodidacte est un écorché vif qui cultive son œuvre du fond de sa mémoire. Il est l'auteur d'une trentaine de livres pour les adultes et pour la jeunesse.


















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