Elisabeth MOTSCH

La bécassine de Wilson


L'histoire se déroule lors d'un bel après-midi d'été, en Bourgogne. Ariane et Pierre, font une longue balade avec leur vieil ami Friedrich. Loin devant eux, heureux de cette immersion en pleine nature, Gaby, leur fils de quinze ans, atteint du syndrome d'Asperger, file avec les grandes enjambées qui le caractérisent.
Gabriel est un enfant différent. S'il peut parler, communiquer avec les autres, s'intéresser et apprendre, le brouhaha de la cour de récréation, une voiture dans la rue, la modification de l'itinéraire quotidien ou la moindre pression pédagogique s'avèrent sources d'une angoisse pour lui insupportable.
Les autres l'ont souvent considéré comme « mal-élevé, idiot ou asocial » mais il est seulement d'une grande vulnérabilité émotionnelle, incapable de moduler les tensions sensorielles, étranger à son propre corps et en décalage avec le monde.
Ce syndrome, forme légère d'autisme qui fait partie des troubles envahissants du développement, découvert en1944 par le psychiatre autrichien Hans Asperger, est rare et peu connu. On estime qu'il touche 26 personnes sur 10 000, les garçons étant beaucoup plus frappés que les filles.

Lors de cette superbe après-midi de promenade familiale, Gabriel alterne entre exploration solitaire et rapprochement intempestif du clan des adultes. Parfois il entreprend même abruptement un dialogue :
« – Les nazis ont exterminé les handicapés. Tu sais combien ils en ont exterminé ?
– On peut parler d 'autre chose, peut-être, dit Pierre en le prenant par le coude.
Contrarié Gabriel répond :
– Oui, mais lui il est allemand, alors on peut parler de ça, des Allemands !
– Oui, on peut en parler, dit Friedrich d'une voix sourde. Et il a l'impression étrange d'avoir été percé à jour par cet enfant, dont la question est si proche de celles qu'il a lui-même posées, avec obstination des années durant... On pense qu'il y a eu 200 000 handicapés exterminés dans les camps de la mort durant la seconde guerre mondiale.
– Il y en a aussi qui sont morts de faim.
– Tu as raison. On ne sait pas les chiffres pour l'Allemagne mais on dit qu'en France environ 40 000 personnes handicapées mentales sont mortes de faim ou de maltraitance dans les asiles.
– 200 000 et 40 000, répète Gabriel en hochant la tête. Environ. Puis d'un ton vif : et moi ? Tu crois qu'ils m'auraient exterminé ?
Sans attendre la réponse – ce qui soulage Friedrich – il s'écarte et marche délibérément devant les adultes. Il n'a plus envie de parler. 
»

Mais l'adolescent qui ne peut se concentrer que sur une seule chose à la fois et a des intérêts restreints, revient très vite à sa passion monomaniaque, la bécassine de Wilson, « un oiseau migrateur qu'on voit au Québec et aux Etats-Unis, avec des lignes blanches sur les plumes, des pattes courtes, un bec très long pour fouiller dans la vase. (...) Elle a l'air d'une bécasse mais sait très bien ce qu'elle veut et peut décider d'aller jusqu'en Afrique. » Il a collecté des tas de renseignements sur le volatile et cherche à l'entrapercevoir au cours de sa marche. Pourtant ce n'est pas l'oiseau qu'il trouvera ce jour-là derrière un rocher, mais Louis, le grand-père de son copain David, un vieil homme que les siens veulent enfermer dans une maison de retraite et qui a décidé d'en finir avec la vie. Dans la fraîcheur de l’été, Gabriel se balance et l'écoute.

Dans ce temps suspendu, propice aux confidences, Ariane et Pierre conversent avec Friedrich sans contraintes. Ils racontent à leur ami leurs questions, leurs combats face aux institutions et aux multiples comportements d’exclusion dont leur fils a été l'objet, leur obstination à chercher à avoir un vrai diagnostic de ses symptômes. Ils disent aussi la force de leur couple qui les a aidés à tenir, malgré le découragement, et à protéger ce petit garçon souvent terrorisé, pour l'accompagner dans ses difficultés quotidiennes. En dix ans, ils sont passés entre les mains de divers professionnels incapables de mettre des mots sur les maux, plus culpabilisants les uns que les autres. En France, l'école, la psychiatrie et la psychanalyse ne sont pas tendres avec les parents d'enfants autistes et les dispositifs pour les aider à s'intégrer bien rares. Ils décrivent alors le chemin semé d’embûches, de douleur, d'incompréhension, de rejet qui a suivi mais aussi les petites victoires, les grandes émotions et les moments de joie.
Au fil de la journée, la vie de Gabriel et la lutte de ses parents défilent ainsi sous nos yeux.
Pour le dîner, Héloïse, ancienne maîtresse de Gabriel et amie d'Ariane, le Dr Julio, psychiatre qui a suivi l'enfant quelque temps et s'est retrouvé là par hasard, s’attablent avec la famille. La conversation tourne inévitablement autour de ce jeune garçon naïf et hors normes. Les passions, les frustrations, les doutes s’expriment.

Gabriel, resté en arrière, s'est attardé avec Louis, l'a accompagné jusqu'au monument aux morts puis l'a quitté à l'heure du repas. Sur le chemin du retour, quand le coup de fusil éclate, il revient sur ses pas vers le vieil homme. Sur la place, très vite, il y a foule. Tous les habitants du village, ses parents, Friedrich, le psychiatre et les autres entourent ce couple étrange tassé aux pieds de la statue. « Le brave soldat de 14-18 a désormais du sang sur les godasses, ce qui le rend plus réaliste encore. »

« – Tu ne dis rien ?
– Je ne sais pas quoi dire, répond Gabriel sur le même ton.
– Moi non plus je ne sais pas quoi dire.
Gabriel aime cette phrase. En même temps il la trouve triste. C'est triste de ne pas savoir parler pour un humain. 
»

« – Ils vont l'enterrer ?
– Bien sûr, dit-elle
– Ah oui, c'est mieux qu'ils l’enterrent.
Du regard il parcourt la nuit vaste, reconnaît la grande ourse, la constellation du lion et se demande : Pourquoi on vit ? Et pourquoi je me balance ? Je ne sais pas pourquoi. Et combien de kilomètres la bécassine de Wilson parcourt chaque été ? Je ne sais pas non plus. 
»

Pendant cette longue journée, le lecteur va accompagner Gabriel, remonter le temps pour comprendre son itinéraire en parallèle aux questions et révoltes de ses parents.
Si les paroles d’Ariane sonnent aussi juste et vrai c’est peut-être qu'Elisabeth Motsch, déjà auteur d'un livre pour la jeunesse sur le même thème intitulé Gabriel (L’Ecole des Loisirs), serait elle-même mère d’un adolescent Asperger. Le court roman prend alors, sous forme de fiction, valeur de témoignage.

Mais au-delà de la description quasi clinique de ce syndrome d'Asperger si mal connu, du récit de vie qui relate le parcours d'un enfant handicapé face aux institutions scolaires et médicales, cette histoire parvient avec finesse à dépasser cet aspect purement documentaire. La personnalité étrange et attachante de Gabriel, l'intrusion du personnage haut en couleurs du vieux Louis, la présence palpable de la nature et du soleil d'été, le ton utilisé de la confidence amicale, se conjuguent habilement pour donner vie au récit, nous happer à l'intérieur et nous émouvoir, tout simplement.
Peut-être aussi, ce roman nous touche-t-il parce qu'au-delà de la maladie elle-même et des difficultés qui l'accompagnent pour Gaby et les siens, il évoque, avec une écriture simple, précise et pleine d'émotions, la confrontation permanente de la joie et de l'angoisse, de la vie et de la mort qui est l'essence même de toute existence.
Et, derrière les épreuves, demeurent, en filigrane, l'amour et l'espoir.
Un roman court mais intense et riche.

Dominique Baillon-Lalande 
(23/05/08)    



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Editions Actes Sud
116 pages - 16 €









Elisabeth Motsch

écrit aussi pour la jeunesse. Sur le même thème est paru aux éditions de L'Ecole des loisirs un très beau récit intitulé Gabriel.
Après La Ville orange (2001) et Le Tribunal de Miranges (2003), La Bécassine de Wilson est son troisième roman aux éditions Actes Sud.





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