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Scholastique MUKASONGA

L'Iguifou
Nouvelles rwandaises



L'Iguifou, la faim qui tenaille, qui hante la vie des enfants, des parents, des Rwandais est le thème de la première nouvelle. Deux fillettes attendent leurs parents qui tentent chaque jour de leur rapporter à manger.
Epuisée de faim, l'une d'elle s'évanouira un jour. Elle va entrapercevoir les lumières de la mort.

La gloire de la vache témoigne de l'attachement des Tutsi à l'élevage. Toute l'organisation de la famille tourne autour du troupeau. Les mots jouent un rôle important, chaque action porte un nom spécifique. Des conflits existent pour l'eau, pour ne pas se faire voler des animaux. Les Tutsi ont été déportés et lors de leur exil ils ont été dépossédés de leurs vaches ce qui représente un drame pour le père de famille qui s'occupe de vaches fantômes. Le fils part de nouveau en exil. Le malheur poursuivra sa famille.

La peur d'être tué hante les êtres. La vie s'organise autour de la peur. Etre massacré est la terrible réalité des Rwandais. L'instituteur rappelle à ses élèves qu'apprendre à courir est l'essentiel car le danger les poursuit. Il est toujours sur le qui-vive :
"Le maître, comme pris en faute, revenait précipitamment vers son tableau et reprenait sa leçon. Mais il n'y mettait plus la même conviction. Sa baguette nous accordait de longues trêves. La fenêtre l'attirait irrésistiblement. Il s'arrangeait, en passant entre les pupitres, pour ne jamais lui tourner le dos et, quelquefois, comme s'il avait oublié ses élèves, il s'arrêtait, fixait longuement la cour déserte, les orangers et les papayers du jardin des missionnaires, un groupe d'hommes qui passaient sur le sentier, revenant de leurs bananeraies, la machette à la main, les épais fourrés qui fermaient l'horizon. Et avant que Félicien ne regagne son estrade, la peur, nous semblait-il, avait pris la place du maître."

Le malheur d'être belle mène Helena au drame. Adulée car très belle elle va connaître la déchéance. Les rivalités entre les Tutsi et les Hutu apparaissent au fil du récit.

Le deuil parle du retour au pays après le génocide. Retrouver ses morts est une terrible épreuve.

Les cinq nouvelles traduisent la force de vie dans un pays où la colonisation a joué un rôle dans le conflit qui s'est dramatiquement déroulé entre les Tutsi et les Hutu. Scholastique Mukasonga témoigne des peurs, des passions, des espoirs, des drames vécus par ce pays et ses habitants qui maintenant se retrouvent sur le chemin de la reconstruction.

Brigitte Aubonnet 
(02/06/11)   




Réponse de Scholastique Mukasonga
lors de la remise du Prix Renaissance de la Nouvelle le 21 mai 2011 :

- Je suis très émue et heureuse de recevoir ce Prix. Je remercie tous les membres du jury. Il y a un grand soleil aujourd'hui et je me crois au Rwanda.
Pourquoi suis-je devenue écrivaine ? Lors du génocide de 1994 toute ma famille a été massacrée. Je n'aurais jamais écrit sans cela. En 1960, ma famille a été déportée à Nyamata. Nous étions confrontés à des tueries à répétition. J'ai suivi une formation dans une école d'assistante sociale. J'ai échappé de justesse à une tuerie et mes parents m'ont poussée à l'exil.
Il y a eu un million de morts lors du génocide et 37 membres de ma famille ont été assassinés.
J'ai mis dix ans avant de trouver la force de retourner au Rwanda. Il n'y avait plus de traces.
Nous avions été traités de cafards, de serpents mais nous étions tous des êtres humains et ce furent des vies de courage et de résistance.
Comme pour le livre d'Anne Frank mon premier livre était autobiographique. Le deuxième était un hommage à ma mère et à toutes les femmes d'Afrique. Je parlais d'un village, de tous les gestes de mon enfance…
Dans les nouvelles d'Iguifou je retrouve les paysages familiers des contes. Ma vocation d'écrivaine est liée à tous les contes lus par ma mère. Dans ce recueil, j'ai apprécié la liberté de la fiction.
La première nouvelle est tirée d'une expérience personnelle de la faim. Je n'ai cependant pas pu utiliser le "je".
Dans La peur le je se transforme en nous et en on. Du village de Nyamata je suis la seule dépositaire. Se mêlent souvenirs et fiction.
Dans Le deuil, le pèlerinage au Rwanda est pure fiction car je n'ai jamais retrouvé le corps de mon père.
Dans La gloire de la vache c'est aussi une fiction pour rappeler le monde de pasteurs qui était celui de mes parents, inconsolables d'avoir perdu leur élevage suite aux évènements.
La jeune fille la plus belle, Helena, est la synthèse de plusieurs jeunes filles. Elle symbolise le destin tragique des jeunes femmes Tutsi.
Je suis devenue écrivaine par la force du destin. J'ai été choisie par mes parents en 1973 pour être la gardienne de la mémoire. Je suis une survivante et non une rescapée par le choix de mes parents. Je me dois de sauver la tradition rwandaise. L'Iguifou, je me devais de l'écrire.
Après La femme aux pieds nus j'ai attrapé le virus de l'écriture. J'ai pu m'exprimer, donner naissance à ma vie. Je ne pouvais plus m'arrêter au témoignage. Les nouvelles se sont imposées. Je voulais sortir de la souffrance pour entrer dans la satisfaction de la littérature et aller plus loin dans l'imaginaire.
La force du Rwanda est notre langue. Il faut se mobiliser autour du mot réconciliation.



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Lectures











Gallimard
Continents Noirs


240 pages - 18,50 €





Scholastique Mukasonga,
née en 1956 au Rwanda, vit et travaille en Basse-Normandie. Ses deux premiers ouvrages, Inyenzi ou les Cafards et La femme aux pieds nus, ont obtenu la reconnaissance de la critique et touché un large public. La femme aux pieds nus a remporté le prix Seligmann 2008 "contre le racisme, l'injustice et l'intolérance".





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