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Marie NEUSER

Un petit jouet mécanique


Quelle écriture ! Quel roman ! Délicieuse et terrifiante histoire. Hitchcock sous le soleil de la Corse. Chronique d'une catastrophe annoncée. On y entre sans a priori (sauf si on a lu le roman précédent du même auteur) et on ne quitte plus le livre avant de savoir si, oui ou non, va se produire ce qui semble si prévisible.

Dans un prologue de quelques pages, la narratrice arrive pour l'été, avec son mari et leur petit garçon, dans la maison isolée où elle venait en vacances avec ses parents, où elle est venue pour la dernière fois il y a vingt ans quand elle en avait seize. On sent que cette maison abandonnée, dans ce lieu-dit désert, Acquargento, sera au cœur du roman. La narratrice a besoin de se réconcilier avec le passé. Un petit jouet mécanique, un canard au duvet râpé, retrouvé dans un placard fait resurgir avec la violence d'une gifle, l'adolescente et son dernier été corse.

Alors commence le roman, étrangement écrit au vous. Le prologue, à la première personne, avait déjà donné un avant-goût des possibilités de l'auteur, nous voici embarqués maintenant dans une tonalité plus insolite. Ce n'est pas le "vous" de Michel Butor s'adressant au lecteur mais un "vous" s'adressant intimement à l'adolescente, comme un "je" distancié.
"Vous vous retrouvez désespérément seule dans une chambre qui n'inspire ni le calme ni la volupté. Vos parents se sont couchés avec les poules dans cet état d'esprit qui les a toujours caractérisés : la fébrilité enragée de votre père qui a trop bu encore, rendu amer par les disputes du soir, la résignation de sainte et martyre de votre mère. On s'est dit bonsoir brutalement, le museau courroucé. On va faire semblant d'aller dormir mais vous savez que c'est une torpeur de serpent, on vous surveille. Demain matin, on vous demandera pourquoi vous avez laissé la lumière allumée si longtemps, pourquoi on vous a entendue marcher, si c'était vraiment la peine d'écouter votre musique jusqu'à si tard.
Votre sommeil ne vous appartient pas.
"

Voilà donc Anna avec ses parents dans cet endroit désert où il faut une heure pour descendre à la mer et beaucoup d'énergie pour en remonter. Il fallait donc se résigner à prendre la voiture et aller à la plage avec papa-maman.
Seize ans, c'est l'âge de l'opposition et du désir d'indépendance. Très bonne élève, Anna ne partage aucun des goûts classiques de ses parents. Elle aime le rock, s'habille en noir avec quatre anneaux à chaque oreille, se coupe les cheveux elle-même et ne jure que par Baudelaire, Céline, Kafka et Lautréamont. Elle aime aussi peindre et dessiner. Elle voudrait passer ses vacances dans une grande ville, Londres ou Paris, et rêve de poursuivre ses études dans une école d'art à New-York. Bref, c'est la petite ado perdue au bout du monde, la tête pleine de rêves et le cœur en colère.

Mais une arrivée imprévue va bouleverser la tranquillité d'Acquargento. Hélène, la grande sœur, douze ans plus âgée qu'Anna, qui a quitté la maison il y a déjà longtemps, débarque avec un bébé d'un an, Léa. Son dernier courrier annonçait justement la naissance de sa fille, puis plus rien, et aujourd'hui, son arrivée, comme si tout était normal.

On est à peine à la page cinquante et on comprend que la situation se tend d'un coup. Autant Anna, à son grand étonnement, s'attache très vite à la délicieuse petite Léa qui fait ses premiers pas sur la terrasse et découvre le monde de ses jolis yeux tout bleus, autant Hélène se comporte de façon très étrange avec sa fille. Anna s'interroge, cherche à comprendre, interpelle ses parents, surveille sa sœur. L'angoisse monte de page en page, le suspense s'installe. Léa est-elle vraiment en danger ? Est-ce Hélène qui dérape ou Anna qui se fait du cinéma ?

Le soleil brille sur Acquargento et la mer est belle, mais loin d'un roman de plage, c'est un superbe et implacable roman noir que nous offre Marie Neuser. Un auteur à découvrir et à suivre. Un grand talent qui n'a pas fini de nous faire frissonner.

Serge Cabrol 
(24/09/12)    



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Lectures









Éditions L'écailler
(Septembre 2012)
160 pages 17



Pocket
(Mai 2015)
192 p - 5,80




Marie Neuser,
professeur d’italien à Marseille, publie là son second roman, après le très remarqué Je tue les enfants français dans les jardins (L’écailler, 2011).




Pocket

(Septembre 2014)
150 p - 5,30