Amos OZ

Soudain dans la forêt profonde



Une nuit, tous les animaux ont déserté le village et la forêt qui l’environne. Quand les habitants se réveillent, les chiens, les chats, le bétail ont entièrement disparu ; il n’y a plus un seul poisson dans le torrent, un seul oiseau dans le ciel ; pas même une mouche ou une abeille. Depuis, les villageois se sont enfermés dans le silence et le déni. Personne n’évoque plus les animaux, sauf Emanuela, l’institutrice, qui s’obstine à les dessiner et à inscrire leur nom au tableau noir. Sans elles, les enfants ignoreraient tout de ces créatures qu’ils n’ont jamais eu l’occasion de voir. Cependant, des rumeurs circulent : on raconte que c’est le démon Néhi qui a enlevé les bêtes, et chacun se claquemure chez soi à la nuit tombée de peur d’en être victime. Un jour, deux enfants plus aventureux que les autres, Matti et Maya, décident de percer le mystère, et, bravant les interdits, quittent le village pour s’enfoncer dans la forêt.

Jouant délibérément sur le merveilleux, le récit intemporel d’Amos Oz s’enracine dans des mythes ancestraux comme celui du Paradis terrestre, auquel fait songer le jardin féerique découvert par les enfants au terme de leur quête : « Vaste et profond, le jardin s’étirait à perte de vue jusqu’aux pentes fleuries avoisinant des bosquets obscurs, des vergers et des potagers. Des ruisseaux pareils à une dentelle de fils d’argent l’arrosaient. Dominant l’ensemble, des foules d’insectes et de minuscules bestioles s’agitaient, zigzaguaient et tourbillonnaient en tous sens [...] Au pied des massifs, des serpents biscornus rampaient en se tortillant de toute la vitesse de leurs innombrables pattes. De gros lézards indolents somnolaient, les yeux grands ouverts. Des moutons blancs paissaient placidement parmi les mottes d’herbe et les prés verdoyants en compagnie de girafes, de gazelles, de daims et de troupeaux de lièvres bondissants. Et au milieu, tels des vacanciers en villégiature, déambulaient des bandes de loups apathiques, un ou deux ours, un couple de renards [...] »

Au fil de la lecture, le sens de la fable se dévoile : il s’agit d’un apologue sur la tolérance, comme le montre l’évocation finale d’un monde où « nous travaillerons, aimerons, nous nous promènerons, chanterons, jouerons de la musique, nous nous divertirons et bavarderons sans jamais plus être le bourreau ou la victime d’autrui et sans plus nous moquer les uns des autres. » Mieux encore, il s’agit de montrer la fraternité étroite qui relie tous les membres du monde vivant : « [...] toutes les créatures vivant à la surface de la planète, les hommes, les bêtes, les oiseaux, les poissons, les reptiles et les autres bestioles rampantes sont très semblables malgré leurs multiples différences [...] nous connaissons tous la surprise et la peur, éprouvons la fatigue ou la faim, et chacun d’entre nous est attiré, rebuté, paniqué ou dégoûté par quelque chose. [...] Et tous autant que nous sommes, oiseau, ver de terre, chat, enfant, loup, faisons de notre mieux pour nous garder de la douleur ou du danger, mais prenons des risques chaque fois que nous nous mettons en quête de nourriture, de divertissements, d’aventures, d’émotions fortes, ou que nous recherchons le pouvoir ou le plaisir. »

Soudain dans la forêt profonde est un très beau conte initiatique et poétique qui fait un peu songer au Petit prince. Comme le récit de Saint-Exupéry, on peut le lire à tous les âges et à différents niveaux.

Sylvie Huguet 
(22/10/06)    



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Editions Gallimard
118 pages
12,50 €



Traduit de l'hébreu
par Sylvie Cohen