Alexis SALATKO

Un fauteuil au bord du vide



Dans les années 70, la ville portuaire de Cherbourg brillait par son faste, ses paquebots-palaces, ses stars américaines en transit entre New York et Paris, à l’hôtel Atlantique. Hanté par tous ces fantômes, le port survit aujourd’hui difficilement avec sa gare maritime à l’abandon et, unique témoin des quatre majestueuses grues du chantier naval d’autan, le squelette rouillé de la dernière survivante qui se dresse encore dans la brume.

Un homme revient dans cette ville de son enfance après la mort de son père. Celui-ci, grimpé dans la cabine de cet unique vestige du chantier qu’il avait dirigé comme ingénieur, a fait une chute d’une trentaine de mètres. Suicide ou accident ? Le fils repasse le vieux film de leurs existences, tente de reconstituer les dernières années de ce père perdu de vue et s’interroge.

Bel homme originaire de Kiev, Igor Radzanov a fait fortune pendant l’âge d’or des chantiers navals, menant grand train, jouant au golf avec l’élite locale, envisageant même une carrière politique. C’est un homme secret, capable de passer en cinq minutes de la mélancolie à la joie sauvage la plus excessive, un mari fantasque, un père absent. Avec son épouse, la jeune et très belle Flora qui s’étourdit dans ce tourbillon et qu’il semble protéger, il partage sa vie entre le chantier portuaire, les fêtes enflammées par la vodka et les voyages de par le monde avec elle.

Le narrateur, le fils, vient d’un orphelinat situé à la frontière de la Sibérie et de la Mandchourie parce qu’Igor avait été touché extrêmement par les photos de Robert Capa sur les massacres perpétrés sur les rives du fleuve Amour. D’où le surnom peu adéquat d’« enfant de l’Amour » donné par certains. Mais il préfère : « Ne jamais oublier que ma présence sur ce bout de terre était le fruit d’une transaction. J’étais sorti non de la cuisse de Jupiter, mais du chéquier d’un Européen moyen de type slave. […]Certains offrent à leur femme des bijoux, des visons. Lui s’était fendu d’un marmouset, petit amas d’os et de viscères grossièrement emmailloté ». Sa mère lui portera à jamais des sentiments passionnels et indéfectibles ; Igor, lui, naviguera entre indifférence et déception.
«  Quelle folie n’aurais-je pas commise pour plaire à ma mère et par-dessus tout pour prouver à mon père que je n’étais pas un canard boiteux et qu’il n’avait pas fait une si mauvaise pioche en m’adoptant. »

Et puis ce fut, dans l’agitation et les lumières de la ville et de l’argent, l’adolescence insouciante, les filles, les copains, la fête, les délires. Les dérives aussi. Comme la soirée des seize ans de Veronika Klozen, dans « sa maison futuriste sertie de miroirs qui tournaient en suivant la course du soleil où elle vivait seule avec son père, lequel chapeautait le Commissariat à l’énergie atomique », qui faillit, pour la jeune fille retrouvée dans sa baignoire les poignets en sang, se terminer à la morgue. Ou comme le sac foireux du bar Nomadic où le garçon avait clandestinement pris ses quartiers nocturnes. « Je me vautrai dans cette atmosphère de bouge enfumé, parmi ces hiboux dostoïevskiens, rêvant d’une vie brève avec une mort violente et héroïque qui ferait avancer la cause de l’humanité. Or en France à cette époque, la souris du plaisir avait déjà bien entamé la meule du devoir ; la Beach-culture commençait à se développer, pas seulement dans la tête de certains publicistes. L’on pensait d’avantage à surfer dans l’écume hawaïenne qu’à faire la révolution ».
Le bac de justesse, les Langues O à Paris, en dilettante, les copains d’avant croisés parfois.
« J’appartenais à cette France qui apprenait à tricher, à donner du temps au temps, élargissant le fossé entre les générations. Je me reposais sur le travail de mes pères et on avait beau me rappeler à l’ordre, je me dérobais à l’effort, prolongeant la récréation avec la conscience du désastre imminent. Encore une minute, monsieur le bourreau. »

Mais le bonheur est un fauteuil au bord du vide et suite à un grave accident de chantier qui coûtera la vie à trois soudeurs dont un jeune Polonais que l’ingénieur a pris sous sa protection affectueuse, l’existence de la petite famille va basculer. Après avoir démissionné, le patron traînera sa culpabilité et sa peine sur le chantier et dans le bistrot crasseux du port pour boire avec les prolos du chantier et « regarder les matchs de foot sur l’écran taché de graillon d’un téléviseur en noir et blanc ». Puis il fera l’acquisition d’un music-hall minable « sorte de fourrière culturelle [qui] donne leur chance à ceux qui n’ont pas réussi », où il jouera les présentateurs avec parfois des sketchs de son cru. Après le luxe et la volupté, la déchéance orchestrée, l’enfermement orgueilleux dans le désespoir, l’alcoolisme, la spirale de l’échec.

Alors, le jeune homme abandonne « ce simulacre d’études » pour « payer sa dette envers lui, un arriéré doublé d’un complexe, dont j’espérais me libérer en accourant à sa rescousse. » De retour à Cherbourg, très vite, de façon inespérée, il trouve un emploi de pigiste au journal local. Mais rien n’y fait. Malgré les efforts de Flora, qui a elle-même trouvé du travail et essaye avec tout son amour d’aider l’ingénieur à se rétablir, celui-ci s’isole pour s’autodétruire consciencieusement et la famille se disloque inexorablement.
Le service militaire appellera le narrateur près de Strasbourg avant qu’il ne survive de petits boulots d’écriture à Paris, rompant les liens avec son père et voyant sa mère de loin en loin.
Flora, découragée, épousera son patron gentil, sérieux et solide pour ne pas sombrer.
Pour Igor, ce sera la chute jusqu’au fond du trou pour finir, SDF, dans le plus grand dénuement, volontairement exclu de la vie des siens. Père et fils ne se retrouveront même pas lors de l’enterrement de Flora, tuée par une mauvaise chute de cheval. Il n’y assistera même pas.
Il faudra donc la mort du père pour que le fils revienne sur ses pas. « J’avais un compte à régler avec mon père, je lui en voulais d’être mort sans une mise au point. J’ai fait le chemin à rebours jusqu’au drame qui avait brisé notre famille. Mais c’est difficile d’enquêter parmi ses souvenirs. Dans les rues grises de Cherbourg, sur les trottoirs poisseux de pluie, je tombais à chaque pas sur un vieux pote devenu tout le contraire de ce qu’il avait rêvé, sur l’image de ma mère, sur mes propres espoirs d’autrefois, si souvent déçus. Je n’aurais pas dû m’acharner. Car à force de jouer à la recherche du temps perdu version série noire, ce n’est que sur moi-même que j’ai fait des découvertes. Et ce n’était pas vraiment glorieux. »

Alexis Salatko dans ce roman grave qui redessine toute une époque, une ville, un milieu, décrit avec délicatesse et élégance un bonheur familial qui se délite. Si l’auteur nous parle de lui et des siens, son ton est juste, sincère, mais il ne s’appesantit jamais et reste éminemment pudique. Il campe ses personnages avec une telle tendresse que l’on se laisse prendre jusqu’à la dernière page de ce récit poignant.
Le narrateur, de l’enfance à l’age adulte, ébloui tout d’abord par cette richesse, puis enfermé dans son monde adolescent des copains, du flirt avec le pire et des rebellions à quatre sous, aura été aveugle aux enjeux de ce microcosme provincial dans lequel il était immergé pour n’être, jusqu’à son enquête sur le décès paternel et son retour au pays, qu’un spectateur inconscient de ces dégringolades programmées.
La mise en abîme de la chute personnelle d’Igor et, par-là même celle de sa famille, avec la décadence de cette ville au port et au chantier naval autrefois florissants quasi oubliés aujourd’hui, donne à ce texte une ambition qui va bien au-delà de la part autobiographique et en fait, entre saga familiale, récit d’initiation et peinture sociétale et locale, un roman empreint d’âme slave, passionnant, contrasté, extrême, profond, original qui nous trouble et nous entraîne sans peine dans sa spirale infernale.
Un roman fort et séduisant.

Dominique Baillon-Lalande 
(15/01/08)    



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Editions fayard
207 pages - 15 €






photo© Fayard / Louis Monier

Né dans les années soixante, Alexis Salatko est tout d'abord co-scénariste avec Roman Polanski, Gérard Brach ou Didier Decoin pour le cinéma et la télévision.
Au cours des années 80 et 90, il est journaliste et chroniqueur à Ouest France et La Presse de la Manche, tout en excerçant l'activité de directeur de la collection "Rivages d'encre" aux éditions Isoète.
Parallèlement, il publie des essais, des biographies romancées et des romans.