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Anne SERRE



Petite table, sois mise !


Le titre emprunté aux frères Grimm induit évidemment la notion de conte et c'est bien de cela qu'il s'agit ici mais un conte pour adultes où les clins d'œil à Sade ne manquent pas, pour son vocabulaire seulement (le joli " gamahucher "), pas pour l'apologie du plaisir dans la souffrance dont il n'est pas question ici, le bonheur et la joie de vivre l'emportant largement sur une brutalité quasi inexistante.

Anne Serre se livre ici à un superbe exercice de style, traitant d'un sujet grave, l'inceste et la pédophilie (termes jamais employés par l'auteur), avec la légèreté d'un conte pour enfants. Du moins en est-il ainsi dans la première partie où tout semble beau, innocent et pur plaisir.

La narratrice (chez Grimm, le tailleur avait trois fils, ici ce sont trois filles) évoque cette vie de famille totalement libre et sans tabou qu'elle menait vers 1970 avec ses deux sœurs, éduquées par des parents refusant toutes limites. La première fois que je vis mon père vêtu en fille, j'avais sept ans (première phrase du livre). Maman était nue la plupart du temps. Ils faisaient avec nous des choses qu'il est absolument interdit de faire avec des enfants. Peu à peu, comme dans les affaires qui ont défrayé la presse ces dernières années, d'autres personnes, les " alliés ", se sont jointes à ces bacchanales : une amie de la mère, le médecin, l'opticien, l'agent d'assurance et même les psychologues chargés de les examiner…

Tout cela se passe dans une belle maison que l'auteur nous présente d'une écriture toujours précise, délicate et poétique. Une maison partout confortable me paraît ennuyeuse, une maison partout solennelle ou partout désordonnée, bien autant. Notre maison était évidemment pareille à un corps, pareille à une âme, avec ici ses désordres, là ses lacs de calme, ici encore sa froideur, et là, sa profondeur veloutée. Et dans cette maison, il y a un meuble qui joue un rôle essentiel, une immense table toujours cirée et brillante comme un lac gelé, une table qui en a supporté des choses et qui aurait beaucoup à dire si elle pouvait parler. Et finalement c'est un peu ce qui se passe, l'image de cette table aidant la narratrice à évoquer son passé et les propos de sa mère qui parlait bien, souvent comme un oracle, et j'ai pensé parfois qu'en mettant bout à bout chacune de ses paroles, je formerais un livre. Mais il me faut l'appuyer, elle, contre le disque glacé de la grande table tantôt ronde tantôt carrée, toujours veloutée, toujours sombre, de la salle à manger, pour retrouver ces mots qu'elle nous disait.

Comme dans les contes, les enfants doivent quitter la maison et découvrir le vaste monde. C'est à quinze ans que la narratrice s'en va, sans autre but que l'errance et la solitude. Je mentais car j'avais toujours menti. Je m'inventais d'autres noms, d'autres vies. C'est ainsi que je me rappelle avoir dit à un homme qui m'avait prise en auto-stop que j'étais la fille d'un peintre célèbre parce que je venais de voir une affiche annonçant une exposition de ce peintre célèbre. Je brouillais les pistes afin de pouvoir être seule. La Normandie, la Provence, l'Italie… Voyage initiatique où se multiplient les rencontres, où il faut apprendre à vivre, à se construire, malgré et avec le vécu de l'enfance. Longtemps je fus abstinente. À l'âge où la jeunesse commence à s'émouvoir, à frémir, à se frotter à l'autre, j'étais privée de corps comme je l'étais de sentiments. Le langage, seul, me reliait à ma vie d'autrefois ; c'est peut-être pourquoi il me plaisait tant.

Une troisième partie, fidèle aux contes, ramène la narratrice vers les lieux de l'enfance, vers une de ses sœurs puisque les parents sont morts, et lui permet de trouver enfin que le monde avait une cohérence ensorcelante.

Un très beau texte, dont la première partie provoque le lecteur par une liberté de ton aussi joyeuse autour d'un sujet si grave, mais l'ensemble se révèle d'une force peu commune et la qualité de l'écriture permet à l'auteur de réussir son pari et de nous offrir un conte noir et superbe qui prolonge le travail de Maupassant ou Villiers de L'Isle-Adam plus certainement que celui des frères Grimm.

Serge Cabrol 
(01/10/12)    



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Verdier

(Août 2012)
64 pages - 6,80









Anne Serre
est l'auteur d'une dizaine de livres et a obtenu le Prix Charles Oulmont et le Prix de la Fondation del Duca.





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