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Laurence VILAINE

Le silence ne sera qu'un souvenir


Sur les bords du Danube, dans un camp slovaque, le vieux Miklus raconte à un journaliste venu à l'occasion des vingt ans de la chute du mur de Berlin, la communauté Rom, ce peuple de "crasseux Tsiganes, voleurs de poules et sans savates" sans patrie ni identité reconnues, rejeté de toutes parts, auquel il appartient. "Le Rom, il tient comme il peut, ballotté d'un courant d'air à un autre, le vent s'engouffre partout où il pointe son nez. Il n'est attendu nulle part, vous le savez bien, on le refile à son voisin ; à peine a-t-il posé sa famille qu'on le fait déguerpir, et on l'accuse de ne pas tenir en place."

Le vieil homme raconte la boue, la poussière, le vent, la saleté, la misère, l'école où il fallait "déposer le romani à la grille, pas moins que ça, c'était le prix à payer pour franchir le seuil de la skola en question", la dispersion de la communauté dans des immeubles bon marché où "les portes étaient des intruses, (...) du silence et de la solitude qui nous empêchaient de respirer, et c'est justement de ça dont nous ne savions pas nous passer, la respiration de l'autre à proximité." Le camp, outre la tradition, c'est aussi la fraternité, les soirées de fête et la musique.

Une fois le décor dressé Milkus recrée par ses mots ceux qui hantent sa mémoire.
Le petit Dilino pathologiquement accroché à son violon, cet enfant muet et demeuré, risée et victime des bousculades des autres enfants. Le Tzigane se trouve l'unique dépositaire de l'obscur secret qui entoure la naissance de ce souffre-douleur mais, devant l'horreur des révélations à faire, il a toujours reculé l'échéance et tu obstinément ce qu'il savait.
La vieille chez qui l'enfant a trouvé refuge, autrefois nommée Chepki, comme "ce petit oiseau qui ne fait pas d'esbroufe, picore quand il a le temps et passe le plus clair de ses journées à chanter ; un oiseau qu'on n'entend plus guère sur cette rive-ci du Danube", a perdu la joie et la voix lorsqu'en 1942 sur fond de bruit de bottes et de croix gammées, son enfance lui fut brutalement volée. Il faudra l'amour de Lubko, le gadjo juif aux cheveux blonds, celui qui a survécu au camp d'Auschwitz grâce à ses talents de violoniste et réjouit aujourd'hui les enfants avec ses marionnettes en bois sculpté et les grands avec son instrument, pour lui redonner le goût de vivre. Mais parfois, sur certains êtres, le sort s'acharne et quand, juste après avoir accouché de la petite Maruska, les médecins stérilisent la femme sans demander son accord sous prétexte de contrôle des naissances, elle bascule définitivement dans la folie. Après avoir tout tenté pour renouveler le miracle de l'amour, le gadgo, pour protéger sa petite des délires violents de sa mère, l'emmène au loin....
Si perdue dans l'errance qui l'habite, la "sorcière" refermée sur son silence lui ouvre sa maison, de son histoire comme de ses origines, le gamin, arrivé au camp bébé, ne saura jamais rien.
Maruska, élevée avec amour par le marionnettiste, puis, marquée par le sceau initial du malheur, devenue femme et mère dans le drame, ne fera que confirmer l'affirmation du vieux Tzigane habité par la culpabilité : "une farce que le bonheur, il n'est finalement jamais là où l'on est…"

A travers ce roman c'est l'histoire des Roms et du XXe siècle qui est abordée.
Mais le narrateur, homme issu d'un peuple fier et fataliste, malgré le dossier "égaré" donc non traité à Nuremberg, malgré la permanence de la discrimination dont ils sont encore l'objet de façon plus ou moins sournoise, ne cantonne pas les Roms dans un rôle de victimes. Si à travers ces destins tragiques il crie le malheur et la désolation, il rend aussi un hommage vibrant à sa communauté, à sa force de vie, à son sens de la solidarité et de la liberté. Ce récit n'est ni une plainte ni un plaidoyer. Il éclaire avec sensibilité la vie, les malheurs et les joies des siens, tente de balayer les clichés qui encombrent et salissent sa culture inconnue ou incomprise, appelle au respect de la différence et à la tolérance.

L'écriture de Laurence Vilaine est poétique, sensuelle et musicale. Les images, celle de la robe blanche, celle du gamin serrant le violon dans ses bras, celle de Maruska sculptant ses morceaux de bois, sont comme des fulgurances de lumière et de beauté, celle de l'instant et des êtres, transperçant la nuit du drame. Une sorte de pudeur, peut-être, qui permet à l'auteur d'interpeler le lecteur sans l'écraser sous l'horreur des faits qu'il relate.
Un premier roman passionnant et envoûtant dont la mélodie reste longtemps en mémoire.

Dominique Baillon-Lalande 
(26/09/11)    



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Éditions Gaïa

176 pages - 17













Laurence Vilaine,
née en 1965, vit à Nantes. Rédactrice pour différents supports de communication, elle est aussi auteur de guides de voyage et de documentaires. Le silence ne sera qu'un souvenir est son premier roman.



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Laurence Vilaine

sur le site de l'éditeur.