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Rui ZINK

Le destin du touriste


Servajit Duvla, à l'étroit dans sa peau et sa vie de presque cinquantenaire, atterré et rongé par la culpabilité devant le comportement irresponsable, violent et lâche de son fils, s'est laissé séduire par une agence de voyage et s'offre une semaine en solitaire. Mais, bien loin du séjour paradisiaque sous le soleil et les palmiers dans un hôtel de luxe, il a choisi pour destination "La Zone", territoire sinistré et dévasté par la guerre et la violence. La promesse d'émotions fortes dans un lieu de cauchemar où on peut assister de près à des bombardements ou des attentats ou se faire enlever par des terroristes. "La zone était tristement célèbre pour être fertile en disparitions, éliminations, exterminations de touristes, de journalistes, d'ONGistes. C'était d'ailleurs l'un de ses charmes pour les candidats au suicide qui n'avaient pas le courage de se trancher les veines comme des grands, pour les psychotiques qui aimaient jouer à la roulette russe avec leur propre vie, pour les sociopathes qui ne voulaient pas partir sans compagnie vers l'autre monde, pour les aventuriers qui étaient prêts à tenter leur chance en risquant leur peau en échange de la promesse, mirifique, de passer le reste de leurs jours à se vanter de ce moment d'héroïsme – et à en recueillir les fruits, fussent-ils une rente, un bon poste ou une hausse de leur attractivité érotique pour des tiers."

Promesses tenues. Celui qui déclare s'appeler Greg et être suisse, grâce aux conseils d'excursion prodigués par le personnel de l'hôtel au confort très relatif où il loge et aux services attentifs du chauffeur de taxi qui l'accompagne partout, en a pour son argent. Il assiste successivement à une pendaison en plein marché (qu'il filme avec son Smartphone...), à un match de foot entre enfants unijambistes, peut slalomer entre des mines sur une plage, doit changer de chambre pour cause d'explosion, côtoie des piranhas dans la piscine de l'établissement, manque de se faire détrousser et agresser par une bande de jeunes voyous armés de tuyaux, vit en direct la disparition d'une délégation philippine au grand complet. "La misère et le malheur vont ici main dans la main. - Comme la poésie et la mort."

Pendant ce temps, dans le journal local : "Un homme avait été trouvé dans un bunker vivant avec sa fille, devenue son esclave sexuelle qui lui avait donné quatre autres enfants (à lui) qui étaient ses frères (à elle) et donc aussi ses enfants et qui n'avaient jamais vu la lumière du jour. […] Les Philippins pouvaient désormais être découpés en morceaux et jetés aux chiens, ils auraient du mal à surpasser ce fait divers : sadisme, pédophilie, inceste, [...] un cadeau si merveilleusement empoisonné qu'aucune rédaction, douée d'une raison infaillible, ne pouvait le refuser."

Dans le même hôtel, loge une jeune femme brune qui ressemble de façon troublante à Lara Croft, se dit journaliste et semble s'ingénier à croiser son chemin...

Amadou, guide et ange-gardien, s'interroge sur ce client étrange qui se distingue du lot général : pourquoi Greg cherche-t-il tellement à côtoyer la misère et la mort ? Quête du grand frisson, cynisme intégral ou démarche suicidaire?

Mais si tout cela ne relevait que d'une diabolique et sordide mise en scène ? D'une "industrie touristique de l'horreur" comme seul revenu d'un pays abandonné à sa misère ?

Le lecteur dont l'attention est focalisée sur Greg, ses motivations et ses aventures, est parfois vaguement alerté par des détails troublants qui font tâche dans le décor, mais le malaise et la déstabilisation sont tels qu'il est bien incapable avant le dénouement de les interpréter.

Un tel scénario, quand "les Favelas tours de rio ou les Slum tours de Bombay ont lancé le voyeurisme de la misère, qu'en Israël une terrasse du parc Parassh Hill permet d'aller admirer les bombardement israéliens sur la bande de Gaza" (article "Les glauques trotters" dans le n°3200 de Télérama ), est-il si irréaliste ? Jusqu'où peut entraîner le goût des sensations, des émotions fortes, du défi, de la nouveauté, si savamment entretenu par notre société ?

Dans cette fiction qui se situe entre roman d'aventure, politique-fiction aux accents orwelliens et conte philosophique satirique, Rui Zink pousse les comportements actuels à leur paroxysme. L'auteur force notre regard et nous oblige à envisager autrement les pays du Sud, à nous interroger sur nos propres comportements et les pathologies de notre monde dit civilisé. Quand la curiosité se transforme en voyeurisme, que le voyage est sous-tendu par des pulsions troubles et des désirs inavouables, qu'espérer du voyage ? Comment, à l'heure où le bonheur se mesure à l'aune des indices économiques, quand un pays n'a plus ni ressources naturelles, ni productions, que la survie de sa population repose sur les seules activités touristiques, préserver l'identité face à l'artifice, l'humain face à l'argent ?

Le destin du touriste est aussi une réflexion sur l'état permanent d'insécurité dans lequel nous vivons. Quand la violence banalisée par les médias envahit le quotidien, qu'on assiste impuissant au phénomène d'autodestruction de nos sociétés, quelle place reste-t-il pour le respect et la dignité ?

Le style de Rui Zink est alerte, le rythme effréné, l'histoire bien menée. Dans la deuxième partie du roman, les chapitres se font courts, le récit devient haché, s'accélère, multiplie les points de vue. De parenthèses en apartés, la narration se désorganise pour mieux désorienter le lecteur au seuil des turbulences finales, dans une adéquation significative entre forme et fond.

Si, dans ce premier roman traduit en français de cet auteur portugais distingué dans son pays par le prix du Pen Club, l'outrance ou le comique de répétition parviennent parfois à faire sourire le lecteur, ce pamphlet provocateur et corrosif, à l'humour cinglant et au ton décalé, se veut avant tout féroce et dérangeant.

Cette fable déjantée, riche de sens dont la facture témoigne d'une réelle originalité, pourrait par moment avoir quelque parenté avec les livres du Belge Thomas Gunzig, un auteur qui se fait trop rare. Avec Mort d'un parfait bilingue, notamment, présenté dans la revue papier à sa parution.
Un nouvel auteur à découvrir et à suivre. Merci à Métailié de l'avoir repéré.

Dominique Baillon-Lalande 
(01/06/11)    



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Lectures










Editions Métailié

192 pages - 18


Traduit du portugais par
Daniel Matias








Rui Zink,
né à Lisbonne en 1961, professeur de littérature portugaise à l'université, a écrit de nombreux romans, dont Dávida divina (Don divin), prix du Pen Club portugais en 2005.
Le destin du touriste est son premier roman traduit en français.