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André ROLLIN

L'Assassinat d'Elsa



Pour la mise en abîme on avait les boucles d'oreilles de la Vache Qui Rit mais si on veut être saisi d'un semblable vertige, on peut aussi maintenant se pencher sur L'Assassinat d'Elsa où, dès les premières pages, on perd pied.

Le narrateur qui s'appelle André, qui a écrit La mémoire de l'iceberg et qui est critique littéraire tout comme l'auteur, nous raconte que l'inspecteur Michaloir, en plus de consigner tout ce qui se passe dans le monde, chaque jour, dans son journal intime, tente par ailleurs de mettre sur pied un polar. Un polar qui relate qu'Aragon, en secret, a dicté au libraire Patrice Quentin, dont la librairie se situe justement en face de chez lui, Michaloir, un roman, Le Coussin, où le poète avoue comment, fatigué des yeux de sa célèbre épouse, il a fini par l'étouffer avec un énorme coussin. Ce coussin, tantôt brodé par Elsa elle-même, tantôt offert par l'URSS au couple, tantôt représentant une broderie du XVIIème siècle, reste cependant rouge, terriblement rouge, indubitablement rouge, seule constante dans les témoignages disparates du réel.

André-Michaloir-Aragon-Quentin raconte que ce manuscrit a été confié à l'éditeur Ernest Tation (l'éditeur, dernière station du chemin de croix d'un livre !) pour n'être publié que bien après la mort d'Aragon. Or, Ernest Tation ne pourra plus rien publier puisqu'on vient de le découvrir, étouffé lui aussi, comme Elsa, par Le Coussin, le manuscrit de cette confession enfourné dans la gorge ! C'est évidemment l'inspecteur Michaloir qui est chargé de l'enquête. Seule la présence de sa fille Salomé semble aider notre curieux inspecteur à avancer dans le désordre chaotique du monde, de sa vie et de son enquête, désordre à la semblance du capharnaüm qui règne dans la librairie de Quentin. « Des livres éparpillés. Sans aucun rangement. Les auteurs mélangés. Des tables surchargées… un peu une boîte magique. Et tous ces mots ! Des milliers, des milliers. Où sont les vrais ? Parfois, un chat noir dort sur les piles. Il surveille. Attentif aux bruits. Aux paroles. Salomé le caresse souvent. Lui parle. »

Mais le chat, pas plus que Salomé ou le vrai-faux manuscrit d'Aragon n'existent, seul le mentir-vrai de l'écriture est en jeu, et nous jubilons de cette abracadabrante histoire de livre secret d'Aragon qui coule de source, semble plus réel que le réel et nous coule entre les doigts comme coulent les événements qui ont fait la une de l'actualité et qu'essaie de retenir, en parallèle, non plus le romancier, mais le journaliste qui nous pose ainsi la sempiternelle et angoissante question : comment appréhender la réalité du monde dans cette jungle de mots, celle de la fiction et celle de l'actualité qui, comme dans la vie rêvée de Michaloir et la nôtre, s'entremêlent sans cesse.
« … cette histoire avec Aragon : c'est du Chinois. Du "chinois" partout. »

Sylvie Lansade 
(26/02/14)   



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Cherche-Midi

(Janvier 2014)
168 pages - 16





Photo  Sophie Bassouls
André Rollin,

romancier, est aussi critique littéraire
au Canard enchaîné.


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