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Nathacha APPANAH

Tropique de la violence


Tropique de la violence est une plongée dans l’enfer de la seule île française des Comores : Mayotte. Un paysage magnifique et sauvage dans l'océan Indien pour une terre semblable à un Calais du bout du monde avec des réfugiés, notamment des enfants et des adolescents livrés à eux-mêmes, accusés de tous les maux. Souvent les parents ont été reconduits à la frontière laissant les plus jeunes à Mayotte pensant leur offrir ainsi de meilleures perspectives d’avenir. Ils viennent des îles proches et même d'Afrique sur de frêles embarcations appelées kwassas-kwassas pour fuir la misère et la violence, trouver refuge sous le drapeau français. Sur l'île, un tiers de la population, majoritairement installée dans des habitats précaires en périphérie, vit sans papiers. En 2012, un rapport du Défenseur des droits s’inquiète de la situation des 3000 mineurs isolés qui vivent là dans les bidonvilles et n’ont d’autre choix que de se tourner vers la délinquance pour survivre. Un sentiment général d’abandon règne sur cette ancienne colonie qui se sent oubliée par la Métropole.
« Je suis retournée à Mayotte l’année dernière pour raconter ce pays dans un roman, et j’ai retrouvé une île pressurée de toutes parts immigration massive, délinquance, insécurité, violence, pauvreté, chômage abyssal, système hospitalier et éducatif au bord de l’explosion, population épuisée qui a l’impression d’avoir été abandonnée par la France » explique l'auteur au journaliste de Libération.
Le roman nous livre cinq de ces destins dans ce département au bord du chaos où la criminalité explose les statistiques.

Le roman commence avec Marie, l'infirmière de garde à laquelle une jeune femme épuisée à peine débarquée d'un voyage à haut risque a confié ce bébé aux yeux vairons (un œil noir et l'autre vert) culturellement considéré comme un maléfice envoyé par les djinns. Abandonnée par son mari pour infertilité, Marie recueille ce garçon venu de la mer comme un cadeau. Elle l'adopte sous le nom de Moïse lui permettant ainsi d'échapper au statut de clandestin puis l'élève comme son fils. 
Le bébé grandit, élevé à la française, gentil, bon élève, et pour sa mère adoptive cela ressemblerait presque au bonheur. Mais quand l'adolescent apprend ses origines cela le précipite dans la confusion et la colère. Il se sent trahi et, déboussolé, cherche à retrouver ses vraies racines en rejetant tout ce qui faisait sa vie jusqu'alors. La période des mauvaises fréquentations commence.

La mort brutale de Marie, qui laisse Moïse plus seul que jamais, précipitera sa dégringolade. Le garçon de quatorze ans s'enfuit avant même l'enterrement pour se réfugier dans le bidonville où règne une bande de voyous menée par Bruce dit "le roi de Gaza" qui se rêve en Batman.
« Je ne sais pas qui a surnommé ainsi le quartier défavorisé de Kaweni, à la lisière de Mamoudzou, mais il a visé juste. Gaza c’est un bidonville, c’est un ghetto, un dépotoir, un gouffre, une favela, c’est un immense camp de clandestins à ciel ouvert, c’est une énorme poubelle fumante que l’on  voit de loin. Gaza c’est un no man’s land violent où les bandes de gamins shootés au chimique font la loi. Gaza c’est Cape Town, c’est Calcutta, c’est Rio. Gaza c’est Mayotte, Gaza c’est la France. »
Le caïd local, comprenant vite le parti qu'il peut tirer de ce recrutement atypique d'un Noir éduqué comme un Blanc, alterne séduction et humiliations pour se l'attacher et le soumettre.
Moïse dit Mo a alors quatorze ans. Il découvre la chaleur du collectif et les rapports de force, tâte de la drogue et travaille dorénavant pour Bruce comme « un bon chien ». Mais ni la protection du clan ni la rage qui l'habite ne parviennent à étouffer chez lui le goût des mots, la soif de lire et d'apprendre, la douleur de la disparition de Marie et les traces de son enfance protégée. La permanence du danger et de la violence de ce nouvel environnement lui pèsent et il pressent vite que jamais il ne sera jamais des leurs, même si tout fait de lui maintenant « un bon soldat » qui fait le guet, joue les informateurs, vole des vêtements ou de la nourriture ou fait le ménage du chef.
« Pour les garçon comme moi qui ont toujours peur, qui ont vécu dans le tout et qui n'ont tout à coup rien, on retourne comme un agneau vers son prédateur. »

Le Mourengé, cette joute rituelle pratiquée avec ferveur dans la communauté jouera aussi à plusieurs reprises un rôle non négligeable dans cette sombre histoire.

C'est alors qu'intervient la rencontre avec Stéphane, un idéaliste qui travaille dans l'humanitaire sur un projet de local de loisirs pour cette jeunesse perdue et illettrée du bidonville. « J’avais vingt-sept ans et nous n’étions que deux à être volontaires pour venir ici. Mayotte, c’est la France et ça n’intéresse personne. Les autres voulaient aller en Haïti, au Sri Lanka, au Bangladesh, en Indonésie, à Madagascar, en Éthiopie. Ils voulaient de la "vraie" misère, de la misère centenaire ancrée comme une mauvaise racine, des pays "où c’est chaud", des endroits où les tempêtes succèdent aux guerres, où les tremblements de terre suivent les sécheresses. Le nec plus ultra, celui qui en jette sur le CV, restait Gaza, le vrai Gaza en Palestine je veux dire, mais c’était réservé aux expérimentés. » L'adulte, troublé par ce môme différent des autres qui se réfugie régulièrement dans ce livre (L’enfant et la rivière d’Henri Bosco) qu'il a toujours sur lui, essaye quand il peut de lui venir en aide sans poser de questions.

Olivier, le policier, partagé entre le fatalisme et la révolte, sera une autre des consciences du roman. À tout ce gâchis il ne s'habitue pas. 
« Depuis le temps que ça gonfle cette violence, cette onde destructrice, cette énergie brûlante qui sort d’on ne sait où, tous ces morts dans le lagon qui vont se réveiller aujourd’hui et nous hurler à la face jusqu’à ce qu’on devienne fou. Depuis le temps qu’on prédit la guerre, qu’on guette le bruit des armes à feu et les cris des bêtes sauvages. Depuis le temps qu’il y a des articles, des reportages, des missions, des visites, des pétitions, des pamphlets, des lois, des campagnes, des grèves, des élections, des manifestations, des émeutes, des promesses. »
Il lui faut pourtant continuer à assurer son métier, alors il s'accroche au moindre espoir :
« Il m’est arrivé d’espérer quand il y a eu le petit Syrien échoué sur une plage turque. Je me suis dit que quelqu’un, quelque part, se souviendrait de cette île française et dirait qu’ici aussi les enfants meurent sur les plages. »

 

Chaque chapitre est porté à la première personne par un des cinq personnages (Marie, Moïse, Bruce, Stéphane, Olivier). Une organisation qui crée la proximité avec les différents protagonistes et permet au lecteur d'appréhender l'île de l'intérieur. Un chant choral qui, tel un chœur antique, ajoute de l'intensité et rend plus palpable la complexité de la terrible réalité sociale de Mayotte. 
Mais si ce roman restitue une violence inouïe et un désespoir profond, il n'en est pas moins habité par un profond respect et une infinie tendresse.

« Ces enfants sont victimes de la drogue, de la précarité, de la mondialisation sélective : ils ont les clips, les vêtements de marques, les films pornographiques mais ils n’ont pas accès à l’éducation, ils n’ont pas accès à la culture et surtout, ils ont l’échec en héritage » explique l'auteur dans une interview. Et son roman sans concessions et sans fard est un cri de rage face aux ravages de la misère galopante de l'archipel et de Mayotte mais aussi à l'indifférence générale qui l’entoure. 
De sa plume incisive elle fouille les plaies purulentes sans effet de style, avec vivacité et simplicité, restituant avec justesse et humanité sa colère. Et tout y passe : la question fort actuelle des migrations, celles des rapports ambigus avec la France et des tensions locales entre Noirs et Blancs, la spirale infernale de la misère et la violence, la disparition de repères, la déscolarisation et l'illettrisme en expansion, le choc entre tradition animiste et capitalisme triomphant, la quête d'identité, aussi.
Moïse est un personnage formidable, le caïd  autant victime que bourreau ne l'est pas moins et l’amour, la bonne volonté et l'impuissance de Marie, Stéphane et Olivier face à une réalité qui les dépasse sont palpables. De quoi faire trembler le lecteur de rage et d’émotion.

Un roman sensible, magnifique et salutaire qui ouvre les yeux sur le quotidien tragique d'un territoire peu connu et oublié de tous bien proche de l'implosion.

Dominique Baillon-Lalande 
(29/08/16)    



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Gallimard

(Août 2016)
192 pages 17,50
















Nathacha Appanah,
née en 1973 à l’Ile Maurice, journaliste et romancière, a déjà publié six romans et obtenu une dizaine de prix littéraires (dont le Prix Fnac et le Prix des lecteurs de l'Express pour Le Dernier Frère, paru en 2007 aux éditions de l’Olivier).



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