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Léa ARTHEMISE


Question de géométrie



La jeune femme de banlieue qui se surnomme Bonnie, aujourd'hui mariée, mère de famille et installée dans un pavillon tout confort, à l'occasion d'une photo aperçue dans un journal, replonge dans son passé.

Sept ans plus tôt, à peine sortie du lycée, cette fille d'éducateur de quartier et ses amis Alain et Adel, des voyous de la cité qu'elle fréquentait assidûment, ont vécu ensemble l'angoisse de la cavale suite à un pitoyable braquage commis par les garçons. Jusque-là, ils s'étaient contentés de blagues et bêtises assez anodines. « Elle, elle fait de la merde récréative, parce que voler les enjoliveurs de la caisse du prof de sport entre deux cours c'est marrant. Elle dit que pour nous c'est politique. Moi je dis que c'est génétique. » se disait déjà lucidement Alain.
Et puis un jour, pour une cartouche de clopes, les gars avaient franchi la barrière de sécurité. Et quand ils l'avaient appelée à leur secours, elle n'avait pas hésité à partir avec la voiture de ses parents pour les rejoindre.
Six semaines de fugue pour Bonnie, beaucoup moins pour Alain, le petit délinquant sans cerveau élevé par sa mère, qui s'est fait prendre peu après pour une barre chocolatée volée dans une station service... Quant à Adel, autre « cassos » issu d'une famille monoparentale et illettrée, jamais il ne réapparaîtra chez les siens, ni ne sera inquiété.
La vieille baraque dont Bonnie a aperçu la photographie dans le journal, en illustration d'un macabre fait divers, était justement celle qui, grâce à Adel, leur avait servi de planque…

Le roman donne alternativement la parole au présent, en de très brefs chapitres, à chacun des trois protagonistes, passant de l'aventure aussi excitante que lamentable de cet été mémorable au contexte qui pour chaque élément du trio a précédé et suivi cet épisode, séparément.

Ni étude sociale – bien que le roman décrive avec justesse, humour et sensibilité, les trafics et la pauvreté financière et intellectuelle des cités installées en périphérie des grandes villes – ni polar échevelé, ni plongée en profondeur dans la psychologie des deux voyous et de celle qui les accompagne par goût du frisson, le roman s'attache plus volontiers à incarner ici les aspirations et les contradictions de toute une jeunesse, coincée entre désir de liberté et asservissement à la pub et la consommation, écartelée entre audace, rêve d'aventure et confort ou ennui du quotidien, oscillant au gré des jours et des vents entre camaraderie et amour.  

Le style est alerte, l'humour volontairement générationnel sonne juste, l'amitié partagée réchauffe. Et si l'auteur surfe souvent ici sur la surface sans aller y voir de plus près, elle le fait de manière complice, tendre et nostalgique, à la façon dont on regarde les photos de sa jeunesse dans un album. Un mode d’effeuillage qui se prête bien à la fragmentation en monologues et en saynètes choisie par l'écrivain.    

Un deuxième roman attachant qui ose traiter de la petite délinquance et de la vie en cité – sujet rebattu traité ordinairement sous son aspect sociologique et avec gravité – avec la  légèreté de l'âge de ses protagonistes. Et si cela peut au premier abord surprendre ou agacer, l'épisode grand-guignolesque mais vu de l'intérieur de ces gamins mal grandis qui fuient la grisaille et le poids du quotidien en endossant les rôles du gangster ou de l'aventurier,  témoigne assez bien des angoisses, des rêves et des codes de cette génération qui ne se sent pas à sa place là où elle vit et refuse l'avenir que leur préparent les parents et la société.
Cet angle de vue original qui ne manque ni de pertinence ni de sens, le parti pris d'un style simple et vif, à l'immédiateté brute, positionne cette histoire de « braquage foireux et de cavale exotique » portée par Bonnie et « ses deux demi-Clyde » comme une parenthèse dans la vraie vie de chacun.

C'est une lecture agréable, sympathique, drôle et tendre, à s'offrir comme on va voir une comédie au cinéma le dimanche, pour se divertir sans rougir, avec, en bonus, quelques clés aptes à nous ouvrir les portes de ces jeunes inconscients qui, à leur manière, n'aspirent peut-être, comme nous l'avons fait avant eux, qu'à exister, vibrer et être libres.

Dominique Baillon-Lalande 
(07/01/16)    



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Lectures









Liana Levi

(Janvier 2016)
128 pages - 14











Léa Arthemise,
née en 1987 en banlieue parisienne, vit actuellement à Montréal. Après La Flémingyte aiguë (Kyklos, 2011), elle a entamé la rédaction de Question de géométrie lors d’un atelier d’écriture organisé en marge du festival America.