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Odile BARSKI


Quartier libre


Marion Jouve, "petite frange, gentil sourire, regard innocent", trente ans à peine, est chargée de la fiction chez France-Télévision.
René Ajzenberg, lui, est professeur de philosophie. Père et mère juifs venus de Pologne et grands-parents morts durant l'holocauste. Il est né à Paris, ex-leader des Maoïstes en 68, proche de Jean-Paul Sartre et relais de La cause du peuple par la suite.
Ces deux célibataires parisiens habitent le même quartieret finissent par se croiser dans la file d'attente d'un commerçant, liant connaissance brièvement pour une histoire de yaourts aux fruits.

Marion comme René, sa famille est d'origine juive et elle a vu le jour dans l'hexagone. Elle est encore fragilisée par la disparition de sa mère, alcoolique et dépressive, morte par accident ou suicide probable sur un parking de centre commercial, et téléphone à son père resté à Périgueux tous les week-ends. Un an déjà. La jeune femme se trouve professionnellement dans une passe difficile avec sa hiérarchie et a du mal à gérer la pression permanente de l'audimat. Elle vient de déménager pour fuir un cousin germain d'origine colombienne qui la harcèle. Elle se bat : "La vie est un excellent scénario, aussi minables soient les histoires".

Lui, se remet difficilement d'une séparation avec l'actrice avec laquelle il a vécu une dizaine d'années. Il décide alors de se ranger : "Les filles ne m'intéressent plus. Question sans objet. Non, je ne remets pas à plus tard. Terminé le temps des roses. Déjà, je ne me teins plus les cheveux." Depuis ce célibat involontairement retrouvé, il partage sa vie entre ses cours et les visites à sa mère (une vraie mère juive) cloîtrée dans sa maison de retraite. Une relation tendue, chargée de frustration, les unit. Autre angoisse nouvelle qui vient de lui tomber dessus : la fatigue et les accélérations cardiaques qui se multiplient. Que vont révéler les examens médicaux qui l'attendent ? Sera-t-il encore de ce monde dans six mois ? Ce n'est rien qu'un homme avec "cinquante pour cent de bon, cinquante pour cent de mauvais, cinquante pour cent d'incertitude."
"Les lois de l'hospitalité sont inaliénables" et il héberge en ce moment un philosophe type "alternatif", un nomade à vélo qui squatte là avec une femme de passage. Lui dormira dans la chambre de bonne sous les toits. "On ne sait rien d'avance ! Ni pour soi, ni pour les autres ! Une progression dans le brouillard ! Personne ne cède ! Chacun tient sa place !"
"Pourquoi ? Un jour viendra où je cesserai de dire pourquoi. Ce jour-là je serai mort. Pour l'instant je creuse. D'autres ont une femme et des enfants, moi j'ai des questions. C'est une occupation très prenante."

En l'espace de vingt-quatre heures, le hasard va s'amuser à multiplier les rencontres. Le chien du professeur s'accroche aux basques de la jeune femme qui tente d'évacuer son stress par la course quand le professeur a du mal à les suivre. A la pause, celui-ci fait à la jeune femme un cours sur l'histoire du quartier quand elle, un revolver dans la poche de son imperméable, ne pense qu'à se débarrasser du gêneur pour jeter l'arme dans la Seine... Ils déjeunent ensemble, se séparent, l'homme se retrouve le revolver à la main sans avoir rien compris. S'ensuit un chassé-croisé dans un Paris quadrillé par les forces de police pour "alerte à la bombe", une enquête anti-terroriste, tandis que la fugue du chien les conduira inévitablement dans le même lit....

Entre miroir de société, roman d'amour et polar, ce texte polyphonique où la voix de chacun se fait entendre tour à tour, embarque le lecteur avec un rythme vif, de surprise en surprise, de réflexion en émotion.
Les deux personnages ancrés de façon forte dans la réalité ont une vraie épaisseur humaine.
L'origine juive qu'ils partagent, les relations complexes à leur famille respective, à l'histoire de leur peuple et à cette foi qui leur fait défaut, est prégnante mais pas plus que les dérèglements de leur boussole personnelle face à un monde déshumanisé où chacun peine à trouver sa place.
Une balade à travers l'histoire de Paris, de la guerre, de 1968, de la France contemporaine aussi.
L'ensemble est enlevé, drôle, d'un style direct, avec un sens de la formule choc qui fait mouche et touche juste.
Bien fait et divertissant.

Dominique Baillon-Lalande 
(11/04/13)    



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Flammarion

(Février 2013)
248 pages - 18









Odile Barski,
scénariste de nombreux films de Claude Chabrol, a aussi collaboré avec André Téchiné ainsi qu'avec Pierre Boutron et Josée Dayan pour la télévision. Elle est également l'auteur de plusieurs romans noirs chez divers éditeurs.



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