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Mathieu BELEZI

Un faux pas dans la vie d'Emma Picard


Emma Picard s'est installée entre Sidi Bel Abbes et Mascara, dans le Sud Oranais, à la fin des années 1860. Ce que cette veuve voulait avant tout c'était offrir un avenir décent à ses quatre fils : Charles, Léon, joseph et Eugène. Confiante dans le discours du fonctionnaire qui lui avait présenté l'Algérie comme « un pays de cocagne où les pauvres devenaient aussi riches que les riches, pour peu qu'ils ne rechignent pas à courber l'échine dans la pierraille et le marécage », elle a accepté la proposition du gouvernement lui offrant une ferme et vingt hectares de terres agricoles en Algérie pour contribuer au peuplement de la colonie récalcitrante.
Une fois sur place, elle déchante vite. La terre abandonnée par les anciens propriétaires est aride et le puits, peu profond, n'a pas d'eau l'été.
Elle apprendra ensuite à ses dépends que si le soleil et la sécheresse grillent la végétation, la chaleur extrême tarit le lait des vaches, fait mourir les lapins et les poules, que le froid implacable amène son lot de victimes chaque hiver et que les catastrophes naturelles (tremblement de terre, déluge…) ou la spectaculaire invasion des sauterelles et les maladies, complètent l'ensemble aléatoirement.  Ce qui était présenté comme un paradis s’avère un véritable enfer. « Un enfer comme il ne devrait pas en exister sur terre si votre Dieu avait de l'amour pour les hommes ! »
Les colons forts de leur bon droit de propriétaires, n'ayant d'autre choix que d'assumer avec obstination leur installation dans l'isolement le plus total, travaillent sans relâche pour sauver leurs récoltes, faisant face aux difficultés avec courage pour préserver leur famille de la famine et rester debout.
Ainsi en est-il d'Emma, portée par une opiniâtreté et une énergie désespérée et magnifique, qui avance coûte que coûte jusqu'où ses forces pourront la porter, livrant un combat perdu d'avance.
« Certains jours je croyais que nous allions mourir, que nous n'aurions pas le courage de résister jusqu'au bout, nous rampions comme des cloportes dans les cendres de nos terre dévastées, la main toujours occupée à chasser les mouches qui cherchaient à nous manger les yeux, quelle honte ! Et quand le soleil disparaissait et qu'un peu de fraîcheur descendait des collines, nous nous forcions à accomplir les travaux nécessaires à notre survie, (…) quel affront ! »

Dès son arrivé, le courageux et fidèle Mekika, venu autrefois des montagnes proches pour aider les anciens propriétaires, s'est mis à son service contre un repas et l'autorisation de dormir dans la grange. Un serviteur docile et attentionné, auquel les enfants se sont attachés et qui, jusqu'à la fin, l'aura aidée, soutenue et conseillée. Presque un ami... « Les gens avait beau dire qu'un Arabe n'avait pas à s’asseoir à la table de ses maîtres, que ma façon de faire me vaudrait un jour ou l'autre les pires ennuis, j'ai toujours considéré qu'un homme qui travaille dur dans mes champs, soigne mes bêtes et entretient mes outils, a droit de manger à ma table ce que je mange, qu'il soit breton ou arabe, et je n'ai jamais changé d'avis. »
Un autre homme lui tend la main sur cette terre inhospitalière : Jules Letourneur, un révolutionnaire exalté qui s'est attaché à elle. Ils auront une liaison, il lui prêtera de l'argent pour lui éviter de tomber dans les griffes des créanciers sans scrupules à l’affût des naufrages, fera son possible pour l'aider au quotidien. Mais quand, plusieurs saisons plus tard, après le décès de deux de ses enfants, il lui proposera de tout abandonner pour partir vivre avec lui à la grande ville, elle refusera de le suivre. Il partira donc seul.

C'est le temps d’une nuit, face au corps de son dernier fils allongé dans l'ombre entre la vie et la mort, qu’Emma Picard, épuisée, déroule le fil de sa narration en un monologue incantatoire, comme un interminable cri de douleur et d'amertume que seules les apostrophes qu'elle adresse au mourant viennent interrompre.
Pour lui, elle se remémore le climat insupportable, la faim, la soif, la maladie du frère, le décès des  autres, les catastrophes successives et leurs efforts surhumains à tous pour continuer à tout prix.
Parfois, lui reviennent aussi les moments heureux : l'espoir joyeux du départ, les éclats de rire partagés, le bonheur dans les yeux des petits, les petites victoires remportées provisoirement sur cette terre ingrate, le fils sauvé de la fièvre mortelle par le médecin local, le plaisir ressenti sous les caresses de Jules.

Et ce compte rendu au jour le jour de l'histoire tragique de ces colons sacrifiés aux politiques de peuplement des campagnes, fait dans l'espoir que leur destin tragique ne soit pas totalement oublié, se transforme au fil des mots en un psaume offert à son dernier enfant pour l'aider à survivre.
« En attendant que tu veuilles bien te réveiller, mon fils, il faut que je dise dans quel enfer on nous a jetés, nous autres colons, abandonnés à notre sort de crève-la-faim. »
« Qu'avons nous fait pauvres colons, pour être abandonnés de la sorte ? »
« Je me sens coupable de vous avoir entraînés dans cette aventure coloniale sans queue ni tête qui ne nous a menés à rien, qui ne nous a rien rapporté, sinon des souffrances quotidiennes (…) coupable d’avoir écouté cet homme à cravate assis derrière son bureau de fonctionnaire, d’avoir cru à son boniment, de vous avoir entraînés sur des terres qui ne veulent et ne voudront jamais de nous. »
Dans les dernières pages, Emma Picard se mue en une Mater Dolorosa, accueillie par le délire et la folie. 

« Il y a une dizaine d’années, explique l'auteur dans le journal Le Monde, je me suis demandé pourquoi la littérature française avait tellement ignoré cette histoire. J’ai eu envie de mettre en pleine lumière ce qui avait été tenu si longtemps dans les obscurités de l’histoire de France. J’avais lu un récit de voyage de Maupassant, "Au soleil", où il rencontre une dame qui pleure au bord du chemin. Elle avait tout perdu en Algérie, ses quatre fils, son argent, tout. Et voilà, c’était mon Emma Picard, je vais inventer sa vie, sa vie de souffrance avant tout, même s’il y eut des moments de bonheur. »

Le roman, extrêmement bien documenté, réussit à nous plonger dans l'atmosphère de l'Algérie de la colonisation à la fin du 19e siècle, période effectivement moins traitée par les écrivains que la guerre d’Algérie et la décolonisation. Mathieu Belezi nous immerge dans la terrible réalité des conditions de vie des campagnes improductives, de celle des colons pauvres qui ont cru trouver là un Eldorado mais également des autochtones qui habitent les gourbis dans les montagnes proches et vivent dans la même misère.

L'originalité de ce récit intense et poignant, sans chapitre ni paragraphe, tient à l'absence partielle de ponctuation entre les phrases qui transforme la parole en un flot qui submerge le lecteur comme ces personnages ballottés par les événements. Une façon d'habiter l'accablement d'Emma de façon prégnante et efficace.
Seuls les fréquents retours à la ligne et l'usage récurant des répétitions et des assonances viennent donner du rythme et de salutaires respirations, à cet ensemble.

C'est une tragédie profondément humaine, passionnante et bouleversante, que nous livre ici Mathieu Belezi, portée par un personnage éblouissant à la langue incandescente pétrie au désespoir et à la colère.

Un regard instructif à juxtaposer aux deux précédents romans de l'auteur sur l'Algérie, C'était notre terre et Les vieux fous, pour obtenir une image sensible et passionnante de l'aventure coloniale vécue par les colons sur ce territoire.
Un livre de lutte, un hymne à la vie qui se brise contre le rocher de la misère, de la mort et de l'exploitation des petits au bénéfice d’intérêts supérieurs. Émouvant !

Dominique Baillon-Lalande 
(01/07/15)    



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Lectures









Editions Flammarion

(Janvier 2015)
256 pages - 18 €










Mathieu Belezi,

né à Limoges en 1953,
a déjà publié une
quinzaine de livres.



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Les vieux fous