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Mustapha BELHOCINE


Précaire !

Nouvelles édifiantes de
Mustapha Belhocine qui raconte ici ses aventures picaresques de petit soldat réfractaire de l’armée de réserve du capital, en apprenti sociologue consignant son quotidien pour survivre à la vieille exploitation moderne.


Mustapha Belhocine raconte ici son quotidien de chômeur à la recherche d’un emploi et la succession des jobs qui lui sont proposés, tous plus merdiques les uns que les autres. Certes, il s’agit d’une socioanalyse de cette expérience en milieu précaire mais ici rien n’est feint : l’auteur est contraint de chercher des boulots sous-payés et épuisants car il est en fin de droits. Cependant il y a des limites à l’humiliation et à la soumission que Mustapha Belhocine ne franchira pas.

À travers ces emplois successifs, il découvre non seulement l’exploitation des ouvriers, les conditions de travail inhumaines mais aussi le mépris, l’irrespect dont ils sont victimes. Il s’étonne qu’on puisse faire travailler les gens sans les payer sous prétexte de formation en alternance. « Ce n’est pas parce qu’on est dans la misère et la précarité qu’on doit tout accepter ! »  On lui répond : « Il y a des gens qui veulent travailler à n’importe quel prix ». Les entretiens d’embauche frisent le ridicule par comparaison à la réalité du travail, la hiérarchie est « impalpable et toujours à l’affût du moindre manquement. »

Sa description ne manque pas d’humour. « …je suis devant un tapis roulant long de 30 mètres… on ne peut pas s’arrêter, sinon les cartons et les boites s’empilent… et tout se renverse sur toi, les alarmes s’enclenchent, les sirènes hurlent. J’ai l’impression de me retrouver à la place de Chaplin dans les  Temps modernes, en bien plus violent. »

Il aimerait « accepter sa condition d’ouvrier » mais « c’était plus fort que moi… quand on décharge des camions à 7 heures du mat’ par moins dix, sans gants, ça tisse  des liens et puis, oui, j’étais indigné par les conditions de travail. » Il a une réelle admiration pour ses collègues : « Vous savez pour moi, mes collègues, ce sont des héros, parce qu’accepter de telles conditions de travail, c’est inhumain ! Tant de mépris ! Être traités comme des chiens ! Et ces gens courageux, madame, ils restent dignes ! »

Chaque promesse d’embauche fait naître un immense espoir, car l’isolement social du travailleur précaire est très dur et s’accompagne de surendettement, d’interdit bancaire, de menaces d’huissier, de honte, de perte d’accès aux soins. « Un jour on est comme anesthésié par cette misère, on ne sent plus rien, on s’en fout, les huissiers peuvent débarquer, ce sera tant mieux, on abandonne toutes les démarches… et puis on se ressaisit : on n’a pas le choix… »

Robert Linhart, dans L’établi (Éditions de Minuit, 1978), parlait aussi d’anesthésie progressive, d’engourdissement à propos du corps éreinté par le travail, du rythme des journées. Mais Mustapha Belhocine n’est pas un établi, soit parce qu’on ne lui en laisse pas le temps, soit parce qu’il s’échappe  avant d’être broyé corps et âme. Dès qu’il le peut, il note sur un petit carnet ses observations, une façon aussi de s’échapper… Est-ce un signe des temps ? Le prolétaire est devenu un précaire qui ne peut pas garder un emploi plus de 15 jours, qui ne pourra pas tisser de liens de solidarité avec ses collègues, qui ne sera  pas soutenu par les syndicats. La machine qui le broie n’est plus la chaine de montage mais la société néolibérale, l’injustice et le mépris.

Nadine Dutier 
(25/02/16)    



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Agone

(Février 2016)
160 pages - 9,50

















À l’issue d’une dizaine d’années d’inscriptions chaotiques à l’université, Mustapha Belhocine est titulaire depuis 2012 d’un master de sociologie à l’EHESS. Il livre ici, à 42 ans, la synthèse de la succession picaresque des emplois à plein temps qui ont accompagné sa formation d’apprenti sociologue.