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Michel BERNARD


Les forêts de Ravel



Un jour, alors que le bombardement se prolongeait, il entendit près de lui chanter un oiseau entre les intervalles des explosions. Il le chercha des yeux et finit par découvrir sa petite forme sur une branche. Il reconnut une fauvette. Son bec s’ouvrait et lançait des trilles. Même le fracas d’un proche éclatement ne faisait pas cesser son chant. Elle était posée sur la seule branche intacte d’un arbre mutilé. […] il sentit en lui remuer la musique. Il l’entendit.

Les six chapitres qui relatent des moments de la vie de Maurice Ravel, de l’enfer de Verdun au Belvédère de Montfort-l’Amaury, sa dernière demeure, sont précédés d’un Prologue où l’auteur évoque avec une tendre nostalgie une émission du temps de l’ORTF Bons Baisers du temps Jadis où il a pu voir Céleste Albaret, la servante de Marcel Proust, évoquer la mémoire de son grand homme d’écrivain, dans cette même maison, le Belvédère, qu’Edouard Ravel, après la mort de son frère, avait mis à sa disposition. Tout le récit qui va suivre va baigner dans cette tonalité, celle de la nostalgie d’un monde perdu, comme le château mystérieux entrevu par Augustin Meaulnes, mais que l’on peut retrouver par la transmutation de l’art. La musique de Ravel, telle la petite musique de Vinteuil dans À la recherche du temps perdu, va sourdre des Forêts réellement traversées par le compositeur et décrites musicalement par Michel Bernard. Ce qui est en jeu, la singularité de l’artiste, sa solitude et son obstination, qu’il soit au cœur de la bataille ou de mondanités, à vaincre l’oubli, la mort.

Comme tout à coup le silence à la fin d’un concert, en forêt, ou après la canonnade, la partition de Michel Bernard, entré dans la vie de Ravel comme dans les forêts mystérieuses de son enfance, celles du pays barrois, instaure des pauses, des moments, comme suspendus, qui ne racontent pas seulement la vie du musicien mais donnent à entendre sa musique.

C’est devant la volière du grand café de Bar-le-Duc, devant Le Transi de Ligier Richier, une sculpture terrifiante de réalisme montrant le corps en putréfaction d’un jeune seigneur mort à la guerre et prémonitoire du massacre qui aura lieu dans cette région quelques cinq siècles plus tard, c’est perdu dans la forêt de Marre, au sud des Bois Bourrus, pas loin de Verdun, où il attend le dépannage de son camion-ambulance Adélaïde en évoquant la mort d’Alain-Fournier, c’est devant le piano du château des Monthairons où il joue au milieu des blessés rapatriés du front, c’est planté sur le balcon de la maison qu’il s’est enfin trouvée surplombant la forêt de Rambouillet comme un océan, que Maurice Ravel vit à nouveau. Quelques notes claires dans les ténèbres, et c’est comme une énorme bulle remontée des profondeurs, gorgée de lumière, qui s’ouvrirait au visage. […] C’est la vie qui reflue et rappelle à celui qui la perd, juste avant la fin, le meilleur de sa chanson.

Sylvie Lansade 
(10/02/15)    



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Lectures



La Table Ronde

(Janvier 2015)
176 pages - 16



La Petite Vermillon

(Août 2016)
208 pages - 7,10




Michel Bernard,
né en 1958 à Bar-le-Duc,
a publié une dizaine
de livres et obtenu
plusieurs prix littéraires.

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