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Delphine BERTHOLON


Le soleil à mes pieds


Voilà un roman au début énigmatique, dont certains éléments essentiels se dévoilent peu à peu, au fil du récit. Un roman où l'intérêt de ne se relâche plus, une fois qu'on en a perçu la construction. Un roman dont l'écriture est toujours juste, sans un mot de trop, où certaines phrases font frémir par le non-dit qui les habite. Un exemple, page 42 : Maman avait raison : quand on a une sœur on n'est jamais seule. Cette phrase toute simple, après les quarante pages qu'on vient de lire, est une merveille de concision pour exprimer autant de souffrance que de regret ou de haine. C'est plus que du double sens. Le regard de la mère sur ses deux filles. Ce qu'elles auraient pu devenir si… Ne pas être seule peut être rassurant ou au contraire un cauchemar permanent, selon la relation entre les sœurs. Et tout est là dans ce roman. Dans la relation, dans l'histoire de cette relation et dans l'écriture qui nous la révèle.

Dans le premier chapitre, nous voyons une mère aimante avec ses deux filles mais deux pages plus loin les filles sont adultes et la mère n'est plus là.
Qu'est-il arrivé ? Pas d'impatience, nous le saurons en temps voulu...

Deux sœurs sans prénom, toujours nommées "la petite" qui a vingt-deux ans et "la grande" de quelques années son aînée. Deux sœurs que tout oppose : autant l'une aime la propreté et brique sa chambre de bonne à longueur de journée, autant l'autre ramasse tout ce qui traîne et transforme son studio en poubelle.
Deux sœurs très différentes et pourtant très liées, par leur passé, par un secret qui explique ce qu'elles sont devenues.
La petite est coupée du monde et s'imagine en permanence dans une cage de verre. La boîte de verre, c'est ma punition, une prison invisible pour un crime invisible. Elle ne parle avec personne et n'est bien que toute seule. Même les visites de la grande ne lui font pas plaisir. La grande, à ce qu'elle dit, travaille pour un SAMU et prend plaisir à raconter des histoires de détresse, de souffrance, de mort et de cadavres. La petite en a peur mais ne sait pas dire non. Elle s'en veut. Avoir dit oui – du moins pas "non", qui ne mot consent et tout le pataquès –, elle s'en veut. Elle fait toujours les choses comme si elle y était contrainte, Grande braquée sur la tempe.

Les circonstances de la disparition de la mère, nous les connaîtrons plus tard. C'est arrivé quand les enfants étaient petites, à l'âge qu'elles ont dans le premier chapitre, et les deux sœurs ont ensuite été placées dans un foyer. Des familles d'accueil auraient pu les accueillir mais la grande faisait tout pour s'y opposer. Elle implorait la directrice de ne pas les séparer et lorsqu'une famille manifestait son intérêt, elle savait se montrer détestable au point de faire fuir les plus endurcies.
Elles sont donc restées au foyer jusqu'à leur majorité, la grande est sortie la première, la petite un peu plus tard…

C'est la petite que nous suivons au plus près, c'est par son regard que nous voyons le monde, c'est par elle que nous apprenons ce qui s'est passé, et comment la grande se conduit avec elle, la grande capable de lui offrir pour son anniversaire un rat dans une cage. On imagine aisément comment ce cadeau est reçu par la petite dans son intérieur javellisé !
Nous la suivons dans son quotidien, dans ses réflexions, dans ses rencontres ou plutôt ses non-rencontres puisqu'elle ne répond quasiment pas à ceux qui lui parlent.
Et puis un jour, la cage de verre se brise…

Elle peut même acheter des chaussures, pareilles à celles de sa mère.
« Dans la vitrine, elles étincellent.
Des sandales, décolletées sur l'avant, des talons de bois peint avec des brides en liens autour de la cheville.
Dorées. Démentiellement dorées. […]
Sans même connaître le prix, elle enfile les chaussures ; le soleil à ses pieds ouvre un immense flash-back. »
On comprend alors le titre et la photo de couverture.

Ce n'est pas un roman à suspense, au sens polar du mot, mais un roman de découverte progressive de la vie de deux êtres, de l'amour-haine qui les unit et les sépare, du secret qui a empoisonné leur enfance et transformé des petites filles en deux monstres coupés du monde. Un roman fort dont l'écriture colle au plus près de la situation et des personnages qu'elle met en scène et qu'on suit sans relâche jusqu'à la dernière ligne.

Serge Cabrol 
(24/10/13)    



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JC Lattè

(Août 2013)
192 pages - 16













Delphine Bertholon,
née en 1976, est scénariste et écrivain.
Le soleil à mes pieds est son cinquième livre paru chez Lattès. Les quatre premiers ont été repris en collections de poche.