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Philippe BESSON


Les passants de Lisbonne



De livre en livre, Philippe Besson, nous rapproche de sa petite musique, celle qui parfois nous fait penser à Marguerite Duras… celle qu’il a en lui, sourdine mélodieuse.
Car cet écrivain pratique avec élégance – autre signe distinctif de son écriture – la prospection fine, cette recherche du moment où va se suspendre la vérité. Il va suivre dans ses circuits les plus intimes, une réalité éphémère, juste au moment où elle se pose.
Une écriture des moments de grâce?
Car lorsque Philippe Besson nous décrit un paysage, la matérialité d’un évènement, ou évoque une atmosphère, ce qui est ressenti par les personnages, et qui va rejoindre le lecteur, est particulier.
Et c’est ce « particulier » qui nous émeut ou nous intrigue. Au même moment. En même temps. Comme si nous étions, lecteurs et personnages, brusquement liés…
Alors justement, Les passants de Lisbonne

Deux êtres vont se rencontrer qui ont en commun un « disparu ». Et immédiatement arrive droit sur nous cette subtilité puissante. (L’oxymore me vient à la lecture des romans de Philippe Besson!)
Dans l’hôtel où il séjourne, un jeune homme, Mathieu, s’interroge. « Il s’étonne de la voir indolente, inactive depuis près de deux semaines, alors qu’il y a tant à faire à Lisbonne. Elle est là, alanguie, à l’ombre d’un parasol beige, durant des heures. »
Il décide d’aborder cette femme. « Pardon, mais puis-je vous demander ce que vous faites à Lisbonne ? […] Elle pourrait refuser de se soumettre à son intrusion, s’irriter de son impolitesse, mais non. Elle ne se départ pas de sa douceur... 
« Je tue le temps. Qu’est-ce qu’on peut faire d’autre ? »

Viennent les présentations. Hélène lui apprend que son mari est mort lors du tremblement de terre de San Francisco, quelques mois plus tôt.
« Il le lui jure, il va reprendre sa figure d’avant. Bien sûr il a perdu l’innocence, la virginité, il ne peut plus faire comme s’il ne savait rien d’elle, comme si elle était une page blanche, mais il aimerait bien ne pas égarer la douceur étrange de leur rencontre. » 
« Elle sourit. Pour la première fois. Ça fait un éclat dans son regard, les traits moins durs […] Ce mouvement invente une jolie connivence entre eux. »
Et lorsqu’elle lui demande à son tour, la raison de sa venue à Lisbonne, dans un premier temps, il se dérobe : « C’est une sorte de vacance. Je fais le vide. »

Mathieu, lui, a été abandonné par son compagnon. « Nous avons vécu cinq années ensemble ; cinq années en pointillé, puisque j’étais à Paris le plus souvent et lui, ici. […] Je me suis toujours méfié des couples, des gens qui ne se quittent jamais, qui font tout ensemble. Et c’était bien, ce semblant de liberté. […] Et on se manquait, on se le disait, ça aiguisait le désir, vous comprenez ? Mais l’éloignement a fini par avoir raison de nous. »

Au fil des jours s’installe un dialogue qui va, se précisant, s’approfondir et la distance polie devient alors délicatesse. Progressivement ce jeune homme et cette femme vont livrer leurs faiblesses, leurs doutes, avec cette pudeur qui révèlera l’essentiel.

Lorsque Mathieu propose à Hélène de marcher dans cette ville qu’il connaît bien, elle accepte sa compagnie. Comme cette ville qui s’accorde si bien avec la mélancolie… Elle observe. Ils parlent de la manière qu’ils ont, chacun, de faire face à leur souffrance ou seulement d’essayer de la supporter.  Hélène s’est réfugiée dans cet hôtel, cherche le calme, et se concentre sur l’absence, le manque. Attend. Alors que Mathieu plonge chaque nuit dans une sorte frénésie de rencontres, de plaisirs immédiats, puisque Lisbonne les lui offre. Il ne trouvera pas ce qu’il cherche, il en est convaincu, mais l’épuisement de ses sens devrait l’aider.

Hélène va tenter de se retourner sur ce qu’elle vient de vivre. Expliquer à Mathieu : « Les eaux en colère n’ont pas emporté sa carcasse comme elles l’ont fait pour son mari, mis elle est persuadée d’avoir fait, elle aussi l’expérience de l’engloutissement. On n’a pas forcément besoin d’eau pour se noyer. » La compagnie discrète de ce jeune homme, qui pense que sa douleur à lui n’est pas comparable, puisque Diego, n’est pas mort, mais « seulement parti », lui devient nécessaire. Leurs conversations, comme leurs promenades dans Lisbonne vont les amener à s’éclairer l’un l’autre. Leur sensibilité s’est montrée perméable. Arriveront-ils à poser quelques jalons internes pour l’avenir ?
« Certains jours, il m’arrive encore de renouer avec cette prostration. Ça se produit sans prévenir. C’est comme un coma, comme une torpeur, toutefois la conscience est intacte. »

Alors il y a Lisbonne, il y a les rues, la nuit et le sexe, le jour et la chaleur, la douleur et puis l’espoir…
Et pour nous il y a surtout ce bonheur de lire.
La musique que cette écriture de l’intime nous propose.
Il y a Philippe Besson.
« Parfois, des trajectoires se croisent, sans raison, et se poursuivent après s’être séparées, mais la direction initiale s’en trouve légèrement déviée et du fait de cette imperceptible correction, de cet infime infléchissement, c’est toute la suite qui est transformée. »

Anne-Marie Boisson 
(09/02/16)    



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Lectures









Editions Julliard

(Janvier 2016)
198 pages - 18










Philippe Besson,
né en 1967, écrivain, scénariste, critique littéraire et animateur de télévision, a écrit une quinzaine de livres et obtenu plusieurs prix dont le Grand Prix RTL-Lire pour L'Arrière-saison. Ses romans, sélectionnés pour le Femina, le Médicis ou le Goncourt, sont repris en 10/18 et traduits dans une vingtaine de langues. Son frère a été adapté au cinéma par Patrice Chéreau (Ours d'argent à Berlin) et Un homme accidentel par Rodolphe Marconi. Philippe Besson a aussi écrit plusieurs scénarios pour la télévision.




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