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Ivana BODROŽIĆ


Hôtel Z


Il a seize ans, elle huit quand, juste avant que les forces serbes n'entament le siège de leur ville natale, ils font leurs valises pour quitter Vukovar, en ex-Yougoslavie, pour une colonie au bord de la mer. On est en 1991. La mère viendra les chercher à la fin des vacances pour les emmener en sûreté avec elle à Zagreb. Le père lui, resté sur place pour défendre son pays et sa ville, les rejoindra plus-tard. Peut-être.
Les réfugiés sont nombreux et la petite famille, dans l'attente de l'arrivée du père, à Zagreb vit chez des cousins. L'absence de place, d'argent, de vivres, de nouvelles, conjuguée à l'absence angoissante du père, finit par tendre l'atmosphère. A Vukovar, le massacre fait rage...
Enfin, les autorités fournissent à la mère et aux deux enfants une chambre de quelques mètres carrés dans un centre pour personnes déplacées situé dans l'ancienne école politique du PC dans la région de Zagorje où est né le camarade Tito. Du provisoire... qui s'éternise.

Une intégration difficile et des rapports compliqués avec les paysans locaux, des conditions de vie bien précaires mais, regroupée entre le centre et quelques hôtels proches abandonnés et réquisitionnés pour l'occasion, la communauté, entre mesquineries, ragots et solidarité, se tient chaud. "Les cafards sont arrivés ici avant nous, selon toute probabilité, il vont y rester encore longtemps ou carrément ad vitam aeternam. Ils n'ont besoin de rien pour survivre, et nous non plus, apparemment."
Une allocation dérisoire et un job partiel trouvé par la mère leur permettent de survivre. Elle était aussi "bénévole à l'Appel, un centre pour les droits de l'homme qui recherchait nos proches. Elle espérait que comme ça, elle serait près des gens qui tiraient les ficelles, plus près de ceux qui, finalement, décidaient de ce qu'on allait devenir."

La scolarité de la "petite" est aléatoire. Le manque de place, l'angoisse palpable de la mère face à la disparition du père dont on ne trouve aucune trace, les privations et vexations permanentes auxquelles sont confrontés "les déplacés" comme d'être montrés du doigt parce qu'ils bénéficient du transport gratuit en bus, n'arrangent rien. "On a été une centaine à s'inscrire à l'école du coin ; (...) on s'est unis dans la guerre contre les "Gorets", c'était notre sobriquet préféré pour les culs-terreux Zagorrois. (...) On avait tous plus ou moins le même âge, on était tous aussi pauvres les uns que les autres ou presque, mais nous, on venait de la ville. (...) Ils nous voyaient comme des intrus qui menaçaient leur existence, des personnes déplacées qui bénéficiaient de grosses allocations, possédaient des magnétoscopes, vivaient dans un hôtel où ils étaient servis comme des pachas."
Heureusement, il y a les copines, et surtout Marina.

Le frère, révolté, miné, ne supportant plus ni la promiscuité ni les siens, accable l'administration de courriers en vue de l'obtention d'un logement décent. Sans effet.
"Le plus dur, c'est de se faire jeter la première fois, après on s'habitue et on ne lâche pas l'affaire."

La fillette lentement grandit et l'adolescence pointe son nez, accompagnée des premiers troubles liés à la découverte de son corps. Cet Igor, extérieur à son monde et sosie, ou presque, de Kurt Cobain, croisé au dancing, la fait rêver. Un premier baiser. "A partir de cette soirée, l'excitation a toujours eu le goût de la vodka-orange, des éclats de rire et des Yorks chiffonnées qui font tousser. Ça a été le début d'une libération et d'une grande souffrance." Le tombeur lâchera vite la belle quand il apprendra sa condition de réfugiée.

Les relations entre frère et sœur sont orageuses, depuis toujours, mais devenues pires encore : "T'as troqué le biberon pour les cigarettes, t'as l'air d'un pingouin dans le désert."

Puis c'est de façon inespérée, grâce à un concours de rédaction brillamment gagné, que la possibilité d'intégrer un bon lycée en ville s'offre à la jeune fille. Une chance assortie du pensionnat obligatoire pour le vilain petit canard abandonné chez les cygnes et d'un apprentissage plus aigu encore de la différence et de la solitude. "Parfois j'ai peur de n'être pas normale et que tout le monde le voie. J'ai peur de devenir folle, de ne plus savoir ni ce que je fais, ni où je suis, parce que j'ai beau regarder dans toutes les directions, je ne vois que des visages hostiles (...) Parce qu'en temps que personnes déplacées, je suppose qu'on serait censés errer comme des gueux couverts de crasse jusqu'à la fin de nos jours."
Ses notes s'en ressentent, son assiduité aussi.

Enfin, presque dix ans après la fuite du pays, le vrai logement tant attendu, excentré mais avec une pièce pour chacun, est attribué à la famille. "Cette nuit je ne vais pas dormir, je vais faire mes adieux à tout le monde et fêter ça, et demain, demain, c'est inimaginable."

Ce premier roman, qui a obtenu le prix Kiklop du meilleur livre croate en 2010, est en partie autobiographique.
L'auteur lors de la réception de son prix s'en explique en détail : "J'ai passé près de sept ans dans des refuges, et j'ai vu les destins différents des quelque quatre cents personnes qui y ont vécu. J'ai rassemblé ces fragments dans les différents personnages du roman. Je ne voulais pas que ces histoires disparaissent avec le temps."

Le fait de choisir comme narratrice et personnage principal la fillette, donne au récit des teintes de naïveté, d'espièglerie, qui viennent paramétrer le drame de la disparition du père, de l'exil, des difficultés quotidiennes avec la fraîcheur de l'enfance, comme un filtre à la cruauté du monde.

Puis, sur fond de guitare, de cigarettes, d'amourettes, c'est l'adolescence qui prend le relais ouvrant certes la porte à la colère et aux questions mais en s'abandonnant dans le même temps aux menus plaisirs de l'achat d'un jean Levis, d'un baiser volé ou de CD écoutés entre filles en rêvant.
En contrepoint, il y a bien le mal-être et la révolte du fils, le chagrin de la mère, mais la narratrice s'étend peu sur ces sujets qui, avec l'égocentrisme de l'enfance et de l'adolescence, lui sont finalement extérieurs, devenant ainsi secondaires, même si le personnage à la fois accablé et combatif de la mère, semble constituer un axe fort pour l'héroïne comme pour la structure même du roman.

Derrière le récit intime, c'est malgré tout la situation de l'ensemble des réfugiés de ce conflit yougoslave, de ces familles déracinées qui se sont retrouvées dans la plus grande précarité et minées par le deuil ou pire par la disparition d'un chef de famille combattant dont personne ne retrouve la trace. En 1994 la Croatie recherchait encore 1356 personnes portées disparues dans le seul comté de Vukovar et le sort de 584 d'entre elles n'est toujours pas élucidé aujourd'hui. Selon l'agence des Nation Unies pour les réfugiés près de 300 000 personnes déplacées par les conflits des Balkans des années 90 vivraient encore en exil.

L'autre sujet important de cette autobiographie, c'est l'évocation de la guerre de Yougoslavie elle-même et plus particulièrement du massacre de la ville croate de Vukovar située entre la Hongrie, la Serbie et la Bosnie-Herzégovine, envahie puis détruite après un siège de plusieurs mois, par l'armée serbe en 1991. Par l'intensité de la violence des combats, la quasi totale destruction de la cité, l'exécution des blessés et les atrocités diverses commises envers les civils, venant s'ajouter aux quelque 15000 morts comptabilisés, ce tragique épisode de notre histoire contemporaine tient la place de "cœur souffrant" du roman, jamais décrit mais toujours fortement présent, en arrière plan.

Mais, quelle que soit l'horreur de la tragédie historique qui fait trame, ici le pathos n'est pas de mise.
Si le récit d'Ivana Bodrožić sait bien évidemment être fort et émouvant, il prend plus la forme d'un hommage au père disparu que celle d'un règlement de compte ou d'un cri.

Dans ce récit d'initiation ancré dans l'Histoire, l'auteur parvient à doser avec une grande délicatesse l'émotion et la légèreté, oscillant entre intensité et retenue, intériorité et humour, nous séduisant par sa justesse et sa simplicité.

Dominique Baillon-Lalande 
(01/06/13)    



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Éditions Actes Sud

(Novembre 2012)
224 pages - 21,80


Traduit du croate par
Christine CHALHOUB












Ivana Bodrožić,
née en 1982, est poétesse et vit à Zagreb, en Croatie. Hôtel Z, son premier roman, est en cours de traduction dans plusieurs langues et a déjà obtenu plusieurs prix. Jasmila Žbanić, la réalisatrice bosniaque de Sarajevo, mon amour, travaille avec l'auteur sur l'adaptation du roman pour le cinéma.