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Julien BOUISSOUX

Une autre vie parfaite


Neuf personnages pour autant de nouvelles, huit hommes et une femme, tous autour de la quarantaine, vivant l'expérience d'une crise.

Commençons par elle :
La femme vie seule et visiblement s'ennuie. Sa seule distraction est de collectionner tout ce qui paraît sur cet acteur de cinéma avec lequel elle a flirté étant adolescente.  Puisque lui est devenu célèbre, alors qu'elle végète lamentablement, elle s'empare de cet épisode de façon obsessionnelle, archivant dans un gros classeur les articles de presse le concernant, les feuilletant régulièrement et  avec émotion. Une fan obscure, qui ne manifeste son admiration et sa folie monomaniaque ni auprès de la star, ni auprès de ceux qu'elle côtoie.
« Chez moi vous ne trouverez pas de portrait de lui au mur, sauf cette photo de classe qui date de 1964 et où nous sommes tous les deux au deuxième rang. C’est le garçon qui se tient debout à côté de la maîtresse ; je suis la petite fille avec la frange et les cheveux longs un peu plus loin sur sa droite. Vous pourriez venir chez moi et ne pas nous reconnaître. Vous repartiriez sans imaginer que nous nous sommes connus. D’ailleurs j’évite d’en parler. Bien sûr il y a des gens qui savent. On ne va pas chez les mêmes commerçants pendant vingt ans sans leur raconter un peu de notre vie. »
De la posture et des fanfaronnades car en privé elle se sent pleine de remords et de regrets mais aussi d'espoir : « Je dois être la seule moche qu'il ait jamais baisée. » Un signe ?
Alors aujourd'hui, sans savoir vraiment pourquoi et sans y croire vraiment, elle l'attend et guette son déclin dans les journaux, blessure qui pourrait l'amener à chercher refuge et consolation dans son passé, et pourquoi pas près d'elle?
De toute façon, elle n'existe que par ce souvenir et cette attente d'une nouvelle vie qui ne saurait être qu'avec lui... (Ma prunelle)

Les huit hommes n'ont rien à lui envier dans la solitude et l'ennui.
Dans la première nouvelle, le personnage « costume, chemise blanche, boutons de manchette » à bord d'une Audi immatriculée en Suisse, revient, quinze ans après l'avoir quitté, dans le village de son enfance. L'usine à papier est toujours debout dans son jus, des maisons médiocres et tristes ont poussé comme des champignons, mais derrière la vitre, c'est ce paysage de désolation qu'il a fui, avec ses stigmates de misère et de chômage, qui  défile. Parvenu devant l'allée qui mène au stade, il ne peut s'empêcher de ralentir et d'observer les arbres qu'il a plantés lors d'un TIG (Travail d'Intérêt Général) effectué pour avoir été pris à tirer au fusil sur des containers. Apercevant à l'entrée du stade des gamins en train de fumer, il s'arrête, les aborde et leur propose des bières. Puis, jouant l'épate, il sort une arme de sa voiture pour leur proposer de dégommer le panneau de signalisation à proximité.
Nous n'en saurons pas beaucoup plus sur l'homme mais on sent derrière sa richesse et ses attitudes des relents d'affaires peu claires et dans cet épisode  particulier un esprit de revanche sur un passé mal digéré. 
« L'essentiel, à partir d'aujourd'hui, c'est de savoir rester en vie » dira-t-il aux jeunes de façon énigmatique avant de remonter dans sa voiture...

Puis, sous la lumière du projecteur tenu par l'auteur, se retrouve prisonnier l'employé d'une grande entreprise qui a connu restructurations, déménagements successifs et changements d'organigramme.  « Oublié par ses employeurs », il demeure dans les bureaux désertés avec pour seule compagnie une plante verte en piteux état. Personne pourtant ne s’apercevrait de son absence s'il décidait de s'éclipser mais c'est comme si la paye touchée tous les mois lui créait des obligations morales. Alors l'homme passe le temps en griffonnant des poèmes sur des bouts de papier pour ne pas voir tourner les aiguilles de l'horloge.
C'est alors qu'un lundi...

Un autre travaille dans une entreprise moribonde : ils étaient douze en janvier, ils ne sont plus que quatre, redoutant le licenciement inéluctable. Alors, rêvant tout haut : « Dans une autre vie, je ferais plein de choses productives, du bricolage, je paierais mes factures en avance, j’appellerais la baby-sitter pour savoir si c’est bien elle que j’ai vue bourrée sur la place des Quinconces... », et une fois rentré chez lui, il se réfugie dans sa Playstation pour oublier. Là, avec son casque sur les oreilles et sa canette de bière à la main, il ne voit et n'entend plus rien de sa petite famille et du monde. C'est alors qu'il apprend...
Comme lui, un autre geek profite régulièrement de l'espace virtuel des jeux pour rejoindre ce frère qu'il ne voit que rarement. Un lien virtuel pour créer ou maintenir artificiellement une complicité. Mais soudain le narrateur, seul devant son écran, se retrouve seul aussi dans le jeu : « Je cours à la poursuite de mon frère qui n’est plus qu’un point sur le toit de l’immeuble. Je le supplie de ne pas toucher au dernier objectif. J’entends ok alors salut. Et puis plus rien. Un message apparaît en haut à droite. Son pseudonyme a quitté la partie. Je reste seul, immortel et désœuvré. »

Puis c'est celui qui pour vivre n'a trouvé qu'un job de voiturier d'un magasin de sushis, qui décide de partir avec la Mercedes dont on lui a laissé les clefs à la fermeture…
Un sportif vieillissant, qui a joué au foot quand il était jeune, croit l'occasion d'être enfin un héros se présenter à lui quand il voit un gamin de cinq ans se mettre à courir vers la mer après une altercation avec sa mère. Devant l'inertie de celle-ci paralysée par la peur et le beau-père à ses côtés physiquement trop diminué pour intervenir, il n'écoute que son courage et se jette à l'eau, un brin satisfait de pouvoir ainsi afficher sa force...
Et Boris qui, lors d'une sortie en couple chez des amis ne supportant plus ni les sarcasmes de sa compagne toujours prompte à le rabaisser ni la platitude de la conversation générale, s'imagine faire « un truc à quatre », ou se défouler à la PlayStation, ou n’importe quoi qui pourrait rompre avec ce simulacre de vie sociale. C'est alors qu'en y regardant de plus près, il remarque que la maîtresse de maison...

La nouvelle qui vient clore le recueil, nimbée d'une touche d'optimisme, est la plus proche de l'espoir d'une vie, si ce n'est parfaite, au moins meilleure.
Un homme vient d'hériter à la mort de son père. Le patriarche autoritaire et efficace a tout prévu pour ses obsèques : « Il voulait le curé de Jary, l'église de Condat et être inhumé en Corrèze. » Fils et père ne se voyaient plus depuis longtemps, problème d’incompatibilité de caractère, au point que devant la maison le fils s’aperçoive : « Il me manque juste la clé, putain de clé que mon père, même malade, n'a jamais voulu me confier. »
Il est donc surprenant que celui qui n'a que des mauvais souvenirs dans ces lieux, décide de ne pas vendre la maison mais de s'y installer avec sa famille pour en faire l'espace de vie, de liberté et de joie qu'elle n'a jamais été...

Les personnages des ces neuf nouvelles recherchent ou espèrent tous « une autre vie parfaite » ou à défaut un événement qui viendrait interférer dans cette existence où ils s'ennuient.
Alors l'auteur les imaginent à ce  moment précis où, à la faveur de circonstances favorables, apparaît un espoir de changement, se dessine la silhouette d'une vie plus excitante si ce n'est meilleure. L'herbe semble toujours plus verte ailleurs.

Célibataire, divorcé ou en couple, chacun dans ces brèves séquences de vie, se retrouve en fait profondément seul face à la désillusion et à la morosité. 
Mais « nos vies se résument soit à rien soit à quelques fulgurances » qui apportent un goût nouveau, une brèche dans à le quotidien routinier et c'est cette faille chez ses personnages, ce basculement qui laisse entrevoir un avenir différent, qui fait ici sujet. 

Dans la plupart de ces nouvelles, dans l'attente de ce bienveillant hasard qui changerait le cours des choses, les personnages se réfugient dans la facilité du jeu vidéo et la fascination du monde virtuel. Un palliatif pour oublier l'insignifiance et la platitude de leur sort autant que la crise économique et  existentielle qui, bien que toujours au second plan, finit par donner un contexte général à ces neuf situations saisies entre les doigts habiles de l'écrivain.
De quoi oublier le chômage, le vieillissement, les enthousiasmes et les sentiments qui s'érodent au fil du temps, les frustrations et les regrets qui s'installent.

Cela pourrait être d'une banalité à bailler si le talent de l'auteur ne faisait ici toute la différence. Il y a dans ces nouvelles un humour flirtant avec une autodérision et un cynisme assez revigorants, une subtilité et une délicatesse qui donnent de l'épaisseur aux personnages, un goût des chutes surprenantes qui viennent épicer harmonieusement l'ensemble, avec une distance bienvenue pour éveiller l'intérêt et provoquer des sourires.

Ces histoires drôles ou absurdes avec leurs personnages ordinaires devenus touchants ou pathétiques, grâce à une empathie simple et chaleureuse qui exclut tout jugement sur ces êtres à notre image, grâce à un style tendre et incisif, à la conjugaison de différents registres de langage (ordinaire, littéraire, ou générationnel avec notamment le vocabulaire spécifique des "gamers" quand il plonge dans le virtuel) et à une parfaite maîtrise du rythme, de la tension entre densité et  brièveté,  s'imposent et séduisent.

À découvrir.

Dominique Baillon-Lalande 
(22/12/14)    



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Lectures









L'Âge d’Homme

(Août 2014)
110 pages - 15

Prix Boccace 2015












Julien Bouissoux,
né en Auvergne en 1975, établi en Suisse, est l'auteur de plusieurs romans et le co-scénariste du film
Les Grandes Ondes.