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Geneviève BRISAC

Dans les yeux des autres


Anna avait quinze ans quand, dans les années 70, elle accompagnait pour la première fois sa sœur Molly à une manif à Paris. Inscrire des slogans sur des bannières, défiler en chantant, vibrer avec les autres, lui procura une émotion qui fit basculer sa vie.
Toutes deux, complices, militent pour la victoire de la Révolution, de manifestations en meeting avec en point de ralliement « le local » de la rue du Grand Prieuré. 

Le premier meeting, au palais de la Mutualité, restera gravé dans la mémoire d'Anna :
« Cinq hommes assis devant des micros et des verres d'eau, convaincus que leurs phrases peuvent changer le monde. [...] Camarades, nous ne permettrons pas. Camarades, écoutez la voix des sans-voix, des sans-terre, des sans-joie. [...] Camarades partout l'injustice, partout la colère. [...] Camarades, debout, nous ne sommes rien, soyons tout. [...] Notre force est immense et nous allons gagner. »
Avec leurs compagnons (Marek, l'étudiant en philosophie, pour Anna et Boris, éternel enfant en quête d'amour, pour Molly), ils se prennent pour "les trois mousquetaires de la liberté" jusqu'à partir au Mexique pour soutenir la lutte armée des zapatistes. « La révolution a échoué en Europe, dit Marek. Le confort a étouffé les désirs du prolétariat. Ce pays meurt, ce pays ressemble à un vieux chien puant et paralysé, ce pays agonise. L'ennui et la peur se partagent sa dépouille. »
Molly part avec les deux hommes en premier. Melini, l’exilée, la mère fantasque et anarchiste des deux filles qui a intégré depuis peu l'organisation, les accompagne.
Anna les rejoindra une fois réglés les problèmes d'intendance comme la résiliation des logements, la liquidation des affaires, la fermeture des comptes, dès que l'organisation lui en donnera l'ordre.   

De leurs luttes sur place nous ne saurons pas grand-chose car le séjour d'Anna sera de courte durée. Marek  arrêté, l'organisation rappelle aussitôt les deux jeunes filles en France, chargeant Boris et Melini d'effacer les traces et de tenter de faire libérer Marek. Mais le procès s'avèrera interminable et truqué et l'issue implacable : une lourde peine d'emprisonnement comme un message au monde, « jeunes de tous les pays, ne venez plus en Amérique Latine ». Melini ensuite est rentrée seule.

Au retour, Molly se jette tête baissée dans les études pour devenir médecin.
Boris resté lutter sur place, a disparu des radars pendant une quinzaine d'années.
Marek, miné par la prison, incapable d'y lire ou d'y écrire, choisit de fuir ces murs qui l’étouffent par la mort.
Anna, elle, traque la vérité avec les mots, choisit un pseudonyme et se décide à mettre leur vie dans un roman : l'amour lumineux, les illusions, les années de  lutte partagée, l'aventure mexicaine, la vraie nature de cet amant devenu une légende vivante, les trahisons... Pour elle, la Révolution se pense, se rêve et s’écrit.
« Anna s’est entraînée à mettre en mots, en phrases, sans clichés, sans redites, les espoirs brisés, les amours trahies, les ironies du sort, les amitiés trompeuses, les ambitions ridicules, les appétits sordides, la fatigue de vivre et les désillusions, ce qui fait rire et ce qui fait pleurer, elle a tenté de dire d’une manière neuve que le roi était nu et la reine aussi. L’amour, la mort, la politique, la laideur des sentiments, les poils pubiens, les petits gestes ordinaires et sadiques, la méchanceté, ou simplement ce que nos existences recèlent de trop ennuyeux, elle a tout fourré dans un livre. »
Publiée sous le pseudonyme de Deborah Fox, leur histoire deviendra un roman à succès.
Molly ne pardonnera pas à sa sœur d'avoir mis à nu leur jeunesse, d'avoir trahi le mort et les rescapés pour en faire un roman. Elle ira jusqu'au procès pour violation de la vie privée.
Les deux sœurs s'évitent...

Vingt ans après, au présent du récit, Molly affronte la misère physique et morale au quotidien dans le centre médical Gracchus-Babeuf du quatorzième arrondissement, substituant au militantisme  politique un engagement social. « La médecine est un jeu et une roue, un langage et des silences. Un défi. Une guerre. Souvent quand je prends les armes, la partie est déjà perdue. »
Boris, l’amant retrouvé de Molly, n’a pas totalement quitté la lutte, il se bat pour les sans-papiers, hante les squats pour les aider à se constituer en communauté, aime à partager les jeux des enfants et à leur raconter des histoires pour faire « rempart contre la réalité »
Anne, oubliée du microcosme littéraire, brisée par la plainte de sa sœur et les conséquences imprévues de son travail d'écrivain, s'enfonce dans le doute. « Pourquoi écrire si cela ne dérange rien ni personne ? Les mots sont les armes de la pensée libre. Il faut s’en servir. (Sinon ils rouillent, sinon elle meurt.) Le silence, le règlement, la censure sont les principaux moyens de l’oppression politique, familiale, économique. Elle l’a pensé, elle l’a dit, l’a écrit et n’en a pas mesuré les conséquences. Le prix. »
Incapable désormais d'écrire, elle dérive, jusqu'à perdre le goût des mots, devenir une ombre et se retrouver seule et sans ressources. En pleine dépression, elle finit par atterrir chez Molly. 
Une cohabitation complexe faite d'évitement et d'affrontement, avec les ombres de Marek et de Karim qui flottent, avec, entre elles, Melini, qui, même diminuée et hébergée en maison de retraite, continue à vouloir rester sur le devant de la scène, à tirer les ficelles et n'en finit pas de diviser ses deux filles pour mieux les avoir à sa merci.

Quand, lors d'une soirée, Anna touche le fond du gouffre, elle se décide enfin à sortir dignement la tête de l'eau en faisant la seule chose qu'elle sait faire : écrire. S'engage alors un processus de  réconciliation avec elle-même, qui ne peut passer que par la lecture des carnets (rouges pour la politique ou bleu pour la vie personnelle) qu'elle noircissait pendant sa jeunesse, mais aussi par la littérature. L'occasion aussi de relire les lettres écrites par Marek depuis sa prison au Mexique, d'autant plus chargées d'émotion qu'elles sont arrivées en bloc après sa disparition.

L'histoire se termine sur l'enterrement de Melini, la diva fantasque, mal aimante et destructrice, qui vient à la fois clore un cycle et offrir l'opportunité d'une liberté nouvelle, d'une page blanche à conquérir. 

C'est un roman à multiples entrées que nous offre ici Geneviève Brisac. Il prend pour sujet l'engagement politique et le combat révolutionnaire qui fut comme un éblouissement pour toute une jeunesse, la prégnance du collectif, enfin les désillusions qui pointent ; puis s'attache à l'intimité de ses personnages avec l'évocation des relations amoureuses, le besoin de reconnaissance et d'amour maternel, les rapports entre complicité et rivalité des deux sœurs; pour finir avec un tableau social entre squat africain de Boris et patients de Molly…
Le roman oscille alors entre réalisme et introspection, grande et petite histoire, à la façon de Doris Lessing dont l'auteur s'est ardemment nourrie pour ce roman générationnel jusqu'à donner à ses deux personnages féminins des prénoms tirés du Carnet d’or.

Et très subtilement, avec une causticité qui ne parvient pas à masquer un reste de mélancolie, l'auteur transforme ce qui aurait pu être ses mémoires ou la peinture idéologique d'une époque, en récit d'initiation. La jeunesse d'Anna et de ses compagnons incarne à merveille ce goût de l'absolu, de révolte et de liberté qui fondait ces mouvements collectifs où l'on imaginait encore des lendemains qui chantent pourvu qu'ensemble on se batte, où tout était politique et vécu avec passion. Ce parti pris d'intériorité, ce positionnement au plus près des personnages,  rend palpable les sentiments et les émotions qui traversent ces "mousquetaires", de l'émerveillement à la déception, de l’enthousiasme communicatif au vide ressenti devant l'échec idéologique et la dissolution de la communauté.
Et pendant ce temps, l’insupportable et fascinante Melini, qui se surjoue en permanence comme une tragédienne de théâtre qui s'adonnerait à la comédie, inonde de sa fantaisie tout le roman.

C'est un tableau juste, chaleureux et vif, de ces années post-Mai 1968 où l'utopie se réclamait comme un droit et un avenir, où les mots  "révolution" mais aussi "liberté", "justice" et "fraternité" étaient repris en chœur le poing levé, que l'écrivain porte intensément ici à travers deux protagonistes qui regardent le même horizon mais représentent deux appréhensions différentes des mêmes événements. Il y a la combattante (Molly) qui, avec abnégation, dogmatisme, discipline et réalisme se jette dans l'action pour changer la société et construire un monde meilleur. A sa suite, se trouve Anna l'idéaliste, la sensible, la fragile, une femme aux semelles de vent dont les pieds ont rêvé la plage sous les pavés,  qui vit ces instants comme une fête collective, comme une découverte du monde et des autres, avec l'espoir du bonheur pour tous. 
Deux conceptions qui se concilient difficilement mais aboutissent sur la durée à la même désillusion pour les deux sœurs, complices ou ennemies, qui s'ancre dans  la même obstination  à rester fidèles à ce qu'elles pensent être et à ce qu'elles croient.
À travers  les yeux des autres et surtout le regard des femmes, par ces deux portraits également justes et émouvants, ce récit foisonnant, plein de combativité et d'espoir, illustre comment chacun, avec ses aspirations, ses rêves, ses fractures, en lien avec son époque et la société qui l'entoure, scelle son propre destin. 

Geneviève Brisac écrit avec un sens aigu de l'observation, au plus près du quotidien, avec empathie mais non sans humour (la scène des chaussures de Molly subtilisées et cachées par Anna est à ce titre remarquable) ou esprit critique.
Sur une échelle d'une vingtaine d'années, dans un récit non linéaire à la construction éclatée et d'une grande liberté formelle, les souvenirs s’entremêlent ou se contredisent, les voix se juxtaposent ou s'affrontent, avec en arrière-plan, l'intervention de l'auteur elle-même qui rectifie les propos, dénonce les dérives, se moque avec acidité ou nostalgie de la naïveté et des illusions qui ont construit ses deux doubles.

C’est, enfin, une réflexion sur la littérature, sur la place de la vérité et de la fiction dans l’écriture que l'écrivain, à travers les questions d'Anna, partage avec son lecteur.
« Écrire, c'est donner une forme à la vie, la sauver, la partager, la réparer » dit-elle lors d’une interview à "culture-box", et cela semble exactement ce qu'elle entreprend dans ce livre.

Un récit polyphonique qui nous immerge avec bonheur dans une période trop souvent réduite à des clichés, vue à hauteur sensible de femmes et sur une durée qui lui donne toute sa vérité.
De quoi réveiller les souvenirs chez les uns, susciter la nostalgie mais aussi, pour les plus jeunes, porter un message d'espoir et de combativité dont on ne peut qu'espérer qu'il sera entendu.
Original et prenant.

Dominique Baillon-Lalande 
(23/10/14)    



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Lectures









L'Olivier

(Août 2014)
312 pages 18,50




Points

(Août 2015)
276 pages 7,30












Geneviève Brisac,
éditrice et écrivain, prix Femina en I996 pour Week-end de chasse à la mère, est l’auteur d’une douzaine de livres pour les adultes et une vingtaine pour la jeunesse.