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Judith BROUSTE

Le cercle des tempêtes



En 1816, lors d’un été pluvieux, Lord Byron, le médecin Polidori, Percy Shelley et son épouse Mary, inventent des histoires à faire peur. Polidori se penche sur les vampires, Byron et Shelley passent à autre chose, Mary écrit une histoire de monstre, Frankenstein ou le Prométhée moderne. Le monstre n’a pas de nom, et se confond, dans l’inconscient collectif, avec son créateur. Judith Brouste se sent liée à Frankenstein. Par les cicatrices qu’une double mastectomie a laissées sur son corps ; par le souvenir d’une représentation du Living Theatre à Bordeaux en 1967 – Frankenstein, Paradise now. « Alors apparaît la figure du monstre, de celui qui n’est pas comme les autres. Je pensais "Parais ce que tu souhaites être”, en m’astreignant au même régime que Shelley : thé et biscuits » (p.188). Le régime de Percy, la créature de Mary… Entre les pages 17 et 179 du livre, il ne sera plus question que d’eux, les Shelley.
 
On ne résiste pas à Percy Shelley : il est jeune, d’une beauté ténébreuse, animé d’un feu révolutionnaire, poète exalté. Il prône une vie libérée des entraves sociales : pas d’exclusivité dans les rapports amoureux, végétarisme, errance. La notion de propriété lui est étrangère, et le ménage à trois semble la base de son équilibre. Avec Harriet, sa première épouse, il partage son meilleur ami. Avec Mary, sa seconde épouse, il partage la demi-sœur de celle-ci, Claire. Des enfants naissent, ballotés sur les routes de France et de Suisse, la plupart meurent, certains sont abandonnés. C’est une vie « romantique », c’est-à-dire en rupture totale avec les attendus de l’époque. Seules comptent la poésie, la création. Pauvres enfants de romantiques…
 
La grande vedette de ce début du XIXe siècle, c’est lord Byron. Accompagné de son fidèle médecin Polidori, on le voit débarquer de son carrosse imité de celui de Napoléon. Il s’installe au bord du lac de Genève, dans la villa Diodati qu’a occupée, un temps, Milton. En contrebas de la villa séjournent Claire, Mary et Percy Shelley. Durant cet été pourri va naître le monstre du docteur Frankenstein.
  
Judith Brouste dépeint la vie marginale des Shelley comme un destin inéluctable : le suicide d’Harriet, la noyade du poète, son corps inidentifiable – on saura qu’il s’agit bien de lui en retrouvant dans sa poche un recueil de Keats –, son cœur non consumé dans le brasier de l’incinération, les vies brèves des enfants. Mais les parents sont eux-mêmes des enfants : Mary avait 17 ans lorsque Percy l’a enlevée. Lui, il mourra à 30 ans. Ce sont des personnages exaltés, soumis aux caprices du laudanum, la drogue de l’époque.
 
Le laudanum… c’est sous son emprise que Shelley croit voir deux yeux noirs au bout des seins de Mary. C’est là que se fait la connexion entre le romantisme anglais du XIXe et la mastectomie ressentie comme une mutilation par Judith Brouste (1). Sous sa plume, Shelley est l’homme aux semelles de vent, une figure de la liberté et de la pensée libre à laquelle elle associe Guy Debord et Arthur Cravan : « Guy Debord a fait ses armes dans le Lettrisme. Cravan dans la boxe. Et Percy Shelley dans l’errance. Il y a un secret qui les lie. Un sceau qui les garde, celui de l’écriture en Acte ».
 
C’est en Grèce, à Skyros, que Judith Brouste se réconcilie, plus ou moins,  avec son nouveau corps.
 
Étrange livre que ce Cercle des tempêtes, dont on sort tristement KO.

Note
1 – Il m’aura fallu, pour comprendre cela, relire Bravoure, le roman d’Emmanuel Carrère, qui s’attache lui aussi aux figures de Percy et Mary Shelley : « Il a dit que vous n’étiez pas Mary, sa femme, la mère de son fils William, que vous étiez une autre, une ennemie, et que les pointes de vos seins étaient des yeux ouverts qui le regardaient et lui voulaient du mal. Voilà ce qu’il a dit ». (Bravoure, éd. P.O.L., 1984, p.292) ; et dénicher sur le web cette  allusion : « Polidori related how they discovered [Percy Shelley] leaning against a mantle-piece, with cold drops of perspiration trickling down his face. After having given him something to refresh him, upon enquiring into the cause of his alarm, they found that his wild imagination having pictured to him the bosom of one of the ladies with eyes ».
(cf : https://sites.google.com/site/vampyresite/vampires/the-vampire-his-kith-and-kin/chapter-5-part-2)

Christine Bini 
(11/09/14)    
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Lectures








Gallimard

(Septembre 2014)
208 pages - 17










Judith Brouste,
née à Bordeaux en 1948, romancière et poétesse, a publié une dizaine de livres.


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