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Alain CADÉO

Chaque seconde est un murmure



Le narrateur de ce roman est un homme qui marche. Il fait penser à ces sculptures en bronze de Giacometti. Iwil est grand, 1m95, et depuis deux ans il marche. « J’ai des jambes taillées pour crapahuter et quand j’ai démarré je ne m’arrête plus. C’est ce que j’ai trouvé de mieux pour calmer mes saloperies d’angoisses ». Il marche et il pense, il se souvient, il ressent, il réfléchit. Ce roman devient une réflexion sur l’art de vivre. Qu’est-ce que le bonheur ? « Chaque minute de ta vie est peut-être la dernière et tu peux en faire un petit chef-d’œuvre au lieu d’en faire un truc brouillon stupide et dégueulasse. »

C’est depuis un accident de voiture qu’il marche ainsi. Catherine, la femme qu’il aimait, est morte dans l’accident. Il avait dix-neuf ans. Incapable de tenir en place, il a pris la route. « Depuis deux ans, ou un peu moins, ou une éternité, je marche, je prends des trains, des bus, je fais du stop, je m’agrippe à la route comme un scarabée vert ayant replié ses élytres. »

Mais au moment où s’ouvre ce roman, il fait une pause. Depuis sept ou huit jours, il s’est arrêté dans une maison isolée où vit un drôle de couple. C’est un étrange hasard qui l’a conduit là. Il venait d’être déposé par un poids lourd dans un village abandonné sans savoir pourquoi il avait demandé à être largué là, de nuit, à cinquante kilomètres de la ville suivante. « J’ai des lubies parfois. » Des manies aussi comme de compter les lettres des mots. Luzimbapar. Dix lettres. C’est le nom du lieu isolé vers lequel il a marché, au milieu d’un plateau désert. C’est un homme costaud, entouré d’une meute de chiens et armé d’un fusil, qui l’a accueilli. « Voilà un moment que je t’observe, camarade marcheur ! J’espère que tes intentions sont bonnes... Sinon, tu rebrousses chemin. »
Comme à mon habitude, face à une voix haute et claire, tiré de ma rêverie, je ne pus bredouiller qu’un : « Je m’appelle Iwill... Je fais... un... un... long voyage... »
 Iwill est bègue sauf lorsqu’il murmure...

Le costaud s’appelle Laston. Il a une cinquantaine d’années et vit dans cette maison avec ses chiens et une très jolie rousse, Sarah, qui a trente-deux ans. La relation entre eux est ambiguë comme le sera aussi la relation qu’ils vont établir avec Iwill qui craint l’homme tout en étant séduit pas la femme.

Sarah a donné un cahier à Iwill, un vieux registre de comptes, sur lequel elle lui demande d’écrire tout ce qui lui passe par la tête. C’est grâce à ce cahier que nous allons vivre au plus près des pensées du jeune homme, de ses émotions et de ses souvenirs. Il y évoque sa  rencontre avec Catherine à l’adolescence. Leur amour fou. Il parle aussi de son père et de sa sœur à qui il racontait des histoires en murmurant pour ne pas bégayer. On partage tous ses états d’âme.

Par moments, Iwill aimerait partir, reprendre la route, mais les chiens, très soumis à Laston, ne semblent pas décidés à le laisser partir. Il n’a pas non plus vraiment envie de s’éloigner si vite de Sarah...

C’est une situation étrange dont on ne sait pas combien de temps elle va durer, ni comment elle va évoluer. L’écriture est par moments très poétique, notamment quand Iwill décrit la nature et ses rapports avec les animaux, avec la route, avec la nuit... Après Zoé (Mercure de France, 2015) qui avait déjà cette allure de conte initiatique, on retrouve avec grand plaisir l’écriture finement ciselée et pleine de tendresse d’un auteur qu’on ne manquera pas de continuer à suivre.

Serge Cabrol 
(13/04/16)   



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Mercure de France

(Avril 2016)
144 pages - 14







Alain Cadéo
a publié des nouvelles, plusieurs romans et des textes pour le théâtre.




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du même auteur :


Zoé