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Jean-Pierre CANNET

Le grand labeur



Un recueil de 16 nouvelles dont la nouvelle titre et quelques autres, La gangrène, Margelle, La poissaille, L'ouvre-gorge, ont déjà été éditées dans un recueil aujourd'hui indisponible (La lune chauve, L'Aube, 1991) et se retrouvent ici quelque peu modifiées ou retravaillées, de même Le jardin d'été et Un sombre gens présentes dans d'autres recueils.

La guerre, jamais localisée, y est très présente :
Dans Le grand labeur, la nouvelle titre, où un jeune garçon rencontre à l'hôpital sa fiancée malade - "Des douleurs à se tordre, contorsions, délire. Elle implore, elle veut mourir. Il y a pénurie de médicaments alors on fait venir des chiens, des ânes, pour sucer les plaies des malades." - dans un décor halluciné de mer retirée, de survol d'avion et bombes.
Dans La tisse où, sous les bombardements aériens, une école est transformée en lieu de secours de la Croix-Rouge pendant que son instituteur, flanqué d'une incroyable vieille femme, est atteint par un coup de foudre.
Dans Aveugle, aveuglément qui se construit sur un étrange dialogue entre le narrateur et son voisin aveugle. "Notre ville a son odeur comme les filles ont leur parfum. Curieux mélange de fleur et d'industrie. [...] Dans l'ombre se tassent les tanks impassibles. Au loin, flottent les gros bateaux de guerre aux tourelles cuirassées, aux coupoles à canons. [...] Et les chansons dans les ruelles, comme avant !" Mais les avions "sont venus, ont essoré le soleil jusqu'au sang. L'incendie du côté du port, les raffineries en feu. La mer aussi, en rouge."
Ou dans Sidoine où le narrateur ne trouve pas le courage d'abréger les souffrances de Lazare coincé sous un arbre abattu par la tempête, qui réglerait bien son compte aux singes et à celui qu'il nomme Sidoine, un prisonnier piégé dans un grand trou de son jardin...

L'horreur peut surgir aussi de la guerre civile comme dans Champ de tir où, tandis que des commandos brûlent des livres, Charlie, fils d'un commerçant respecté qui s'amuse avec ses employées au salon du rez-de-chaussée, rêve d'être "un grand peintre dans une France digne et libérée des perspectives démocratiques et du chantage de l'immigration."
Dans Le bœuf où le "petit ange bouclé " de quatre ans aux côtés de sa mère, est contraint à dix ans d'astiquer les chars, avec des milliers d'autres enfants et, à douze, de se réfugier dans une carcasse de bœuf lors d'une charge policière.

Les temps de paix ont aussi leur lot de victimes civiles, rongées par le travail de la mine (L'équipe de Samuel, Un sombre gens), l'usine (L'ajusteur), la misère, le chômage, la vieillesse et la maladie.
Partout, la folie guette, le mari excédé, la femme en manque d'enfant, les gamins en fugue d'un centre éducatif (L'ouvre-gorge) et plus généralement l'homme face au désastre lié à la guerre ou à sa condition. Mais si les corps sont atteints, blessés ou usés, les hommes ne se résignent pas pour autant, s'accrochant à la vie et s'employant à ne pas mourir.

La nature, faune ou flore, est à l'écho du reste, parfois apaisante, parfois dangereuse, parfois instrument du malheur et parfois victime collatérale.
Comme une lumière dans tant d'obscurité, les femmes y font rêver, amour et sensualité ou fascination pour la Mère génitrice, incarnant la vie face à la mort ambiante ou la difficulté à être ou à vivre (Le bœuf, La tisse, Le grand labeur, Margelle, Le revenant et, dans une moindre mesure, La poissaille, L'ajusteur, L'ouvre-gorge, La gangrène, L'enclose, Le jardin d'été), elles s'imposent.
Les enfants quant à eux, sont toujours les premières victimes de ces conflits armés, sociaux ou familiaux. Handicapés à vie, ils sont pourtant porteurs d'un trésor : une force de vie et un imaginaire qui rééquilibrent la dureté des situations par l'innocence du regard, la détresse par la fantaisie.

Les nouvelles Le revenant, qui prend à la sortie de prison un détenu, marié, père de famille et à la fois impatient et inquiet de retrouver après plusieurs années cette femme avec "son rire aux grands yeux ouverts, son rire trop lent, arrêté comme une cascade gelée mais son rire d'aisselles, de hanches, du bout des seins" dont il a tant regardé la photo, La poissaille qui voit un poissonnier de père en fils, un "gigolo à la sardine" s'enflammer au marché pour une femme qui "porte des collants blonds et des souliers pointus comme des museaux de renard", sont moins noires.

Globalement, dans cet enfer où la violence et le malheur sont tapis dans le moindre interstice et ne demande qu'à exploser, les personnages font face à la mort et la lumière parvient à s'infiltrer. Elle s'appelle Amour, Beauté, Innocence, Énergie, et s'habille des couleurs vives de l'excès et de la générosité.
A partir de ses douleurs, c'est la condition humaine qu'explore ici l'auteur.

Les nouvelles de Jean-Pierre Cannet, sombres, denses, elliptiques parfois, minées par la violence et les guerres sans lieu ni nom, emportées tour à tour par un souffle de révolte et une quête insatiable d'amour, sortent des sentiers battus. Baroques et baignées par un "réalisme magique" à la française, elles sont portées par une langue drue, sanguine, "couillue" (comme l'auteur l'a qualifiée lors d'une interview à l'époque du Festival de la nouvelle de Saint-Quentin), truffée de métaphores, picturale, resplendissante et troublante, charnelle, pleine d'odeurs, de bruits, de couleurs, et de sexe.

« Ce qui fascine à l'évidence Cannet, c'est l'homme aux prises avec ses terreurs, ses fantasmes, sa brutalité imbécile, mais aussi une continuelle et lucide confrontation avec la condition humaine » comme l'exprime parfaitement Anne-Marie Le Goff dans son excellente préface.

Du grand ! A lire absolument.

Dominique Baillon-Lalande 
(18/03/14)    



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Lectures









Rhubarbe

(Janvier 2014)
118 pages - 10


Prix Boccace 2014






Jean-Pierre Cannet,
né en 1955 à Quimper,
a déjà publié 25 livres (romans, nouvelles, poésie,théâtre).




Découvrir sur notre site
quatre pièces de théâtre
du même auteur :

Little Boy

Yvon Kader,
des oreilles à la lune

La foule, elle rit

La Petite Danube