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Joy CASTRO

Après le déluge



 « En 2005, quand l’ouragan Katrina a provoqué des coupures d’électricité et que le maire, Ray Nagin a ordonné l’évacuation de la ville, plus de mille trois cents délinquants sexuels fichés en ont profité pour disparaître des écrans radar. »

Le roman, se passe à La Nouvelle-Orléans, en 2008.
Jeune journaliste, Nola Céspedes, s’occupe de la rubrique "Loisirs" au Times-Picayune, ce qui ne la satisfait pas vraiment. Pourtant, lorsque son patron lui propose un dossier sérieux, elle commence par hésiter.  « C’est une opportunité exceptionnelle, le genre de reportage susceptible de relancer une carrière – exactement ce dont je rêvais. Mais interroger des violeurs, des pédophiles, des désaxés... Franchement cette pensée me flanque une frousse bleue. ». Cependant elle est déterminée, ambitieuse, et son patron lui reconnaît un certain talent. Elle accepte.
« J’ai choisi le journalisme entre autres parce que j’aime le potentiel de précision offert par le langage : les multiples possibilités de nuances, l’assurance de pouvoir approcher l’exactitude. »

Au même moment, une jeune fille disparaît, en plein jour, dans un café du quartier célèbre, Le Vieux Carré.  Par ailleurs elle sait que la police a découvert dans le Mississippi, les cadavres de jeunes filles violées et mutilées.
Nola va commencer à enquêter, et après avoir eu accès à certains dossiers, sélectionne quelques anciens délinquants qu’elle essaiera de rencontrer.

Elle ne se contentera pas de les interroger sur leur vie quotidienne mais insistera sur ce qu’ils pourraient dire de leurs actes, de leur vie en prison.
« La loi de Megan, autorisant la diffusion publique de leurs coordonnées sur Internet, a-t-elle eu des résultats positifs ? Les délinquants sexuels peuvent-ils mener une vie normale une fois que leurs voisins ont été informés de leur présence ? »
Elle cherchera également à comprendre ce que sont devenues les victimes, leurs parents. Interrogera des voisins.
Elle décide aussi de rencontrer des psychologues, ceux qui ont pris certains auteurs en charge, comme ceux qui ont accompagné les victimes.
 
Les rencontres programmées vont rythmer le roman. Mais entre ces interrogatoires, difficiles et parfois risqués, Nola va nous parler d’elle, de son enfance, de son parcours, et de ce personnage complexe, qu’est la Nouvelle-Orléans, avant, et après l’ouragan.
Enfant de mère célibataire et pauvre, venue de Cuba, Nola est née et a vécu dans la cité « Désiré » : « En quittant la cité Désiré où tout était délabré, je n’avais qu’une envie : vivre dans un endroit clair et moderne. »Elle en profite alors pour nous indiquer :« Le passé était quelque chose que je désirais à la fois maitriser, fuir et transcender. »

Gardant toujours à l’esprit la disparition de la jeune fille, ces crimes non élucidés, elle s’inquiète de la présence d’un prédateur actif à proximité…
Elle continue cependant, mais constate que ses interviewés semblent peu enclins à dire la vérité sur leur situation. Difficile alors de décrypter les raisons qui les ont poussés à accepter de la rencontrer... Se mettrait-elle en danger ?

Tout au long de ce parcours d’enquête, et il s’agit bien d’un parcours, notre héroïne nous invite à entendre ses réflexions, où vont se juxtaposer plusieurs volets de ses préoccupations. Ses relations avec les hommes, avec sa mère, ses amies. Confidences. Amertume ? « Je ne rêve pas de mariage, je ne sais pas ce que c’est de voyager, ni de dépenser sans compter, ni d’avoir une vraie famille, des grands-parents, ou une sœur qui appelle toutes les semaines pour bavarder. »

Ainsi, subtilement, sans que nous nous en rendions vraiment compte, Joy Castro glisse alors de petits indices. Pour qu’ils prennent, comme dans les meilleurs thrillers, tout leur sens à la fin.
 
Viendront aussi ses opinions sur sa ville. Une visite de l’intérieur, et pas seulement au cours des promenades qu’elle fait avec sa filleule. Elle nous parlera en détails de l’histoire et de la géographie particulière de La Nouvelle-Orléans, de ses coutumes, et de sa reconstruction. Avec son expérience, sa fréquentation des bars interlopes, la musique, le jazz. Avec ses révoltes, liées sans doute à sa propre histoire : « Je ne supporte pas le battage publicitaire autour du prétendu charme de la ville, ni la décadence artificiellement entretenue de Mardi gras, ni le côté mystique du sentimentalisme inspiré par la mousse espagnole. Je n’en peux plus des masques à paillettes et des poupées vaudoues, de la lap danse, de la pole danse et de l’interminable sarabande de la corruption à l’hôtel de ville. »

L’ouragan Katrina revient souvent dans ce récit écrit comme un journal, est-ce pour nous en indiquer les traces visibles et nous laisser imaginer les invisibles ? Métaphore ? « Après Katrina […] j’ai découvert un monde étrange. Au-delà du choc et de l’horreur que j’éprouvais à voir ma ville inondée, j’ai été frappée par le silence irréel, oppressant, qui planait partout. […] L’ouragan avait frappé sans rime ni raison, sans logique ni justice. »

L’enquête, en se poursuivant, peaufine cette personnalité opiniâtre. Celle qui nous amène, en cheminant, à discerner l’intime, la distance, le réalisme.
Ce roman est construit comme un journal. L’écriture en est fluide, simple en apparence. Mais Joy Castro sait tout aussi bien manier l’ironie, l’humour. Sa musique personnelle nous offre ainsi quelques notes mineures, au cœur d’une partition à la tendance majeure…

Le lecteur est intéressé par les "encarts" qui enrichissent le récit, cette "vue" de La Nouvelle-Orléans, comme il est tenu en haleine par le rythme et le suspense du thriller.
Car Joy Castro nous réserve une surprise, digne du genre !!!
Premier roman ? Ah !

Anne-Marie Boisson 
(08/12/14)    



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Noir & polar








Gallimard Série Noire

(Novembre 2014)
400 pages - 23




Traduit de l'anglais
(États-Unis)
par Isabelle Maillet