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Chantal THOMAS


L'échange des princesses


C'est un épisode peu glorieux de la vie monarchique du début du XVIIIe siècle que met en scène Chantal Thomas dans ce passionnant roman. Les mariages arrangés de quatre enfants entre trois et quatorze ans !

Quand meurt Louis XIV en 1715, c'est son arrière-petit-fils âgé de cinq ans qui devient roi sous le nom de Louis XV. Le duc d'Orléans, neveu de Louis XIV, assure la régence et aimerait que la situation dure… le plus longtemps possible. La mort a beaucoup frappé dans la famille royale ces dernières années, il pourrait bien arriver malheur au petit Louis XV qui a survécu de peu à la rougeole qui a emporté son frère aîné. Et en cas de décès du petit roi, la couronne revient au Régent. Encore faudrait-il que le jeune roi n'ait pas d'héritier trop vite. Cela laisserait du temps pour qu'un malheur puisse arriver…

En 1721, quand s'ouvre le roman, le Régent, aidé par le cardinal Dubois, a une idée de génie qui va faire d'une pierre deux coups. Après d'interminables guerres de successions, il faut se réconcilier avec l'Espagne et renforcer l'unité entre les deux pays. Pourquoi ne pas fiancer Louis XV à la fille de Philippe V d'Espagne ? Et pour doubler l'alliance, on fiancerait en même temps une fille du Régent, Louise Elisabeth de Montpensier, au prince des Asturies, fils du roi d'Espagne.

Philippe V accepte avec joie la double proposition. Bon, sa fille, l'infante Anna Maria Victoria, n'a que trois ans, mais quelle importance ? Les fiançailles dureront quelques années, ce n'est pas un problème…

Commence alors un double voyage que Chantal Thomas nous fait vivre en chapitre alternés. La petite Ana Maria Victoria quitte Madrid pour Paris tandis que Louise Elisabeth se lance dans le périple inverse. Il faut se représenter l'état des routes en 1721 et la lenteur d'une file de carrosses traversant forêts et montagnes en plein hiver… Paris-Madrid, c'est près de mille trois cents kilomètres. Le voyage dure plus de deux mois, de décembre à fin février…

A la frontière entre les deux pays coule la Bidassoa. Au milieu du fleuve, l'île des Faisans. C'est là qu'a lieu officiellement l'échange des princesses le 9 janvier 1722.
On a construit au cœur de l'île un élégant pavillon. Deux ailes égales, l'une côté France, l'autre côté Espagne, se rejoignent en un salon central décoré de tentures et de toiles peintes spécialement pour cette occasion. […]
L'infante venant d'Espagne, Mlle de Montpensier venant de France, s'engagent en même temps sur le pont flottant. Louise Élisabeth blanchâtre et les jambes faibles. Anna Maria Victoria aux aguets : elle cherche les faisans. […]
Elles ont atteint la ligne de partage.
Elles s'étreignent, se donnent des marques de tendresse.
Elles vont traverser la ligne, se retrouver l'une en Espagne, l'autre en France, coupées de leurs origines, séparées de leurs servantes et dames d'accompagnement, coupées de tout ce qui pourrait les rattacher à leurs parents, pure princesse française, pure princesse espagnole. Sur l'autre rive une vie nouvelle les attend. Leur passé est un pays étranger.

C'est justement cette "nouvelle vie" que Chantal Thomas nous fait partager ensuite, toujours en chapitres alternés, avec deux princesses que tout oppose.
La petite Anna Maria Victoria, devenue Marie Anne Victoire, fait l'admiration de tous (ou presque). Mignonne à croquer, très sage et raisonnable pour son âge, elle séduit tous ceux qui l'entourent y compris la princesse Palatine, belle-sœur de Louis XIV, mère du Régent, âgée de soixante-dix ans.
Par-delà l'écart des années et les différences de langage, d'expérience, de capacité de raisonnement, de maturité de jugement, la vieille dame et la petite fille s'étaient reconnues et mutuellement adoubées : elles étaient vraies, elles étaient vivantes, incapables d'habiter les sphères d'asphyxie des gens dépourvus de sentiments. La vieille dame et la petite fille : une rencontre absolument poétique et profondément juste. Madame avait salué en Marie Anne Victoire son génie à être à la fois enfant et adulte, mais elle était pareille, à condition d'inverser les termes : à la fois adulte et enfant.
La présence de la jeune princesse a adouci la dernière année de Madame.
Malheureusement, le seul qui ne succombe pas au charme de la fillette, c'est le roi. Il a douze ans et accueille froidement cette "fiancée" de quatre ans. Il l'ignore, l'évite autant que possible et elle en éprouve une grande souffrance.
En Espagne, c'est l'inverse. Louise Élisabeth est odieuse et détestée, elle se livre à des excès qui scandalisent tout son entourage. Seul, le prince des Asturies en est très amoureux… Mais il meurt en août 1724, à dix-sept ans.
Cet épisode surprenant de la vie politique franco-espagnole n'a pas duré quatre ans. En 1725, l'échange des princesses se fait dans l'autre sens : retour à la case départ.

Chantal Thomas nous permet de suivre au plus près ce qu'ont éprouvé les divers protagonistes de cette étrange histoire au fil d'un roman aussi passionnant qu'émouvant, bien documenté, nourri par des extraits de la Gazette ou des Mémoires de Saint-Simon et de nombreuses correspondances retrouvées dans les archives historiques. Un beau travail pour une très agréable lecture.

Serge Cabrol 
(03/10/13)    



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Le Seuil

(Août 2013)
348 pages - 20













Chantal Thomas,
spécialiste du XVIIIe siècle, a déjà publié une vingtaine de livres et obtenu le prix Femina 2002 pour
Les Adieux à la reine.



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