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Georges-Olivier CHÂTEAUREYNAUD



Le goût de l’ombre


Au fil de ces sept nouvelles, c’est avec un grand bonheur que nous retrouvons le monde onirique et fantastique de Georges-Olivier Châteaureynaud. C’est toujours un plaisir de suivre ses narrateurs (cinq nouvelles sur sept sont écrites à la première personne) ou ses personnages (plutôt antihéros que héros, plongés dans des histoires qui les étonnent autant que nous) dans leurs errances, leurs déambulations dans des univers qui nous semblent familiers au début mais se démarquent peu à peu par certains personnages qu’on n’a pas l’habitude de croiser dans notre quotidien ou par certaines situations insolites et troublantes.

Le recueil s’ouvre sur Le Styx et la mort est un thème cher à l’auteur. Pas le fait de mourir ou la manière, ou la peur, mais la mort comme frontière, lieu de passage entre deux mondes ce qui était justement le rôle du Styx, ce fleuve qui séparait le monde terrestre des Enfers. Pas d’enfer chez Georges-Olivier Châteaureynaud, pas plus que de paradis. Seulement l’inconnu, ouvert à tous les possibles, un territoire pour l’imaginaire où l’on pénètre parfois sans le savoir comme le narrateur de cette nouvelle à qui le médecin apprend qu’il est déjà mort.
 – Vous…vous m’avez compris ?
J’ai hoché la tête.
– Je crois, oui. Je suis mort. C’est bien ça ?
Il a hoché la tête à son tour, et il m’a tapoté l’épaule.
– C’est bien de le prendre comme ça. Vous devriez rentrer chez vous, maintenant. Il va falloir avertir vos proches. En ce qui me concerne, je ne peux plus rien pour vous. Croyez que je le regrette.
Il avait l’air sincèrement désolé. Je me suis senti obligé de lui adresser quelques mots de réconfort.
– Ne vous en faites pas, docteur, ça va aller… Merci pour tout !

D’autres surprises nous attendent au fil des pages comme la rencontre avec une sirène (qui vit près d’un homme mais ne peut s’empêcher de rejoindre les ondins aux grandes marées) ou une momie (dont les yeux ont été créés par un maître verrier et qui chante en breton).

Mais les égyptologues ne s’occupent pas que des momies, l’érotisme peut aussi entrer dans leur champ d’intérêt. Le narrateur du Scarabée de cœur a dès l’enfance été troublé par le spectacle de deux jeunes filles s’habillant et se déshabillant ensemble devant lui, bouleversé au point de ne pouvoir ensuite s’éprendre que de deux femmes à la fois, des sœurs, des cousines, des amies… La rencontre avec deux égyptologues – Sépher qui écrit les conférences et Néfer qui les prononce – va combler ses désirs. Provisoirement…

D’autres thèmes (comme la solitude de l’orphelin ou du poète) traversent encore ce recueil au gré des étranges histoires qui le composent. Et des situations difficiles et très actuelles comme le chômage ou la misère n’épargnent pas les personnages de certaines nouvelles comme Mangeurs et décharnés, où le narrateur qui retrouve enfin un emploi après un douloureux licenciement, est étonné par l’atmosphère qui règne dans le restaurant où il prend ses repas le midi et par la maigreur des gens qu’il croise dans les rues.
J’aperçus, marchant à ma rencontre, deux femmes âgées, d’une surprenante maigreur. Leurs vêtements, comme accrochés à de simples portemanteaux, tombaient de leurs épaules à la verticale. Leurs visages émaciés évoquaient des photos prises en temps de guerre et de famine, montrant des populations au denier degré de la cachexie. J’entendis que l’une disait à l’autre : « Tu sais, ma pauvre je ne pèse plus que trente-six kilos… » À quoi sa compagne répondit : « Et moi, trente-trois ma pauvre ! » Je ralentis et m’effaçai de peur de les faire s’envoler telles des feuilles mortes, par le seul tourbillon né de mon passage.

Ce recueil est une nouvelle immersion dans l’univers très personnel de l’auteur, un univers porté par une écriture à la fois riche, poétique, légère, élégante et précise, un univers où il fait bon flâner, rêver, s’émouvoir, s’étonner, un univers dont on sort ravi et surpris de voir comment l’auteur a pu nous emmener si loin avec tant de naturel. Un grand moment de lecture, une belle leçon d’écriture. A lire et à offrir à tous ceux qui aiment s’évader du quotidien pour laisser vagabonder leur imaginaire. Ils vous en remercieront.

Serge Cabrol 
(20/05/16)    



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Editions Grasset

(Février 2016)
192 pages - 16





G.-O. Châteaureynaud,
né en 1947, nouvelliste et romancier, prix Renaudot 1982 et Goncourt de la Nouvelle 2005, est l'auteur d'une trentaine de livres.

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