Retour l'accueil du site





Antoine CHOPLIN & Hubert MINGARELLI

L'incendie


Antoine Choplin et Hubert Mingarelli écrivent ici sous la forme d'un roman épistolaire à deux voix, l’histoire d’une amitié entre Pavle et Jovan, deux hommes liés par un passé douloureux, celui de la guerre en ex-Yougoslavie où ils combattaient côte à côte.
Pavle vit désormais à Puero Madryn en Argentine et travaille dans une scierie. Jovan, resté sur place, est archiviste pour un institut de musicologie.  Tous deux sont encore célibataires.
Après une dizaine d'années de séparation et de silence, Pavle, revenu au pays pour enterrer son père, est passé voir Jovan à Belgrade avant de reprendre l'avion. Une rencontre brève mais chaleureuse où ils ont évoqué de façon légère leur passé commun et leur copain d'armes Branimir, le paysan aux blagues cochonnes qui riait pour un rien.

À son retour en Argentine, Pavle ressent le besoin de prolonger ces retrouvailles par une correspondance. Les premières lettres, prudentes et assez formelles, ne mentionnent que le plaisir de leur dernière rencontre et l'envie de garder contact.

Après les propos de courtoisie et les anecdotes du quotidien, apparaissent au fil des lettres des épanchements vite réprimés, des allusions encore assez énigmatiques mais récurrentes sur leur camarade Branimir, sur un incendie et une femme. Entre demi-vérités et demi-mensonges, hésitations sensibles et rétractations, on entend que les mots peinent à sortir mais que le nœud qui les lie se trouve là, que quelque chose d'inavoué (d'inavouable ?) se cache derrière des formules apparemment banales ou convenues.
« Chacun agit comme il peut pour vivre et s'arranger, et sans doute avons-nous fait de notre mieux jusqu'à aujourd'hui. »
« Regarder le monde comme il est, ce n’est pas si facile mais surtout, je me dis que ce n’est qu’une occupation parmi toutes celles qu’on peut avoir. Je trouve que c’est bien aussi de regarder le monde comme il pourrait être, ou comme on voudrait qu’il soit. Et c’est bien aussi de ne rien regarder du tout. […] Je t’écris ça parce que c’est ma façon à moi de me tenir debout, et j’ai envie que tu le saches. »

Tous deux à travers cette correspondance se révèlent fragilisés voire plombés par un drame dont ils auraient été avec Branimir à la fois victimes et acteurs. Un événement dont aucun des correspondants n'aurait l'ensemble des clefs, ignorant chacun ce que l'autre aurait exactement fait ou dit quand il se trouvait à l’abri des regards.
Alors, celui qui à mots couverts livre par l'écriture ses souvenirs ou ses cauchemars et ose parfois la question directe, fouille en retour attentivement la lettre qui lui arrive pour y trouver des indices, voire des aveux, qui l'éclaireraient sur le déroulement complet de l'événement qui a fait basculer sa vie avant de venir hanter ses nuits.

De lettre en lettre, à travers le dialogue qui s'est noué, la lumière finit par se faire sur cette soirée d'hiver où Pavle, Jovan et Branimir, envoyés en mission de reconnaissance, s'étaient réfugiés dans une vieille maison isolée, officiellement pour la fouiller, de fait pour s'y s'abriter, y découvrant du feu pour se réchauffer, de la bière pour étancher leur soif et une femme. Quand, un peu plus tard,  ils repartiront avec leur chef de section ne laissant que des cendres derrière eux, Branimir manquera à l'appel...

Un livre de 80 pages à peine, intense et magnifique, sur la guerre et les traumatismes qu'elle provoque chez ceux qui la font autant que chez ceux qui la subissent, où le duo d'écrivains parvient à nous faire ressentir dès les premières lettres pourtant apparemment anodines que ces deux êtres-là partagent un terrible secret.

Dans ce texte intimiste entre amitié et violence, chaque détail compte, accompagnant lentement et avec pudeur le cheminement des protagonistes vers la réalité de cet épisode tragique.

Et le lecteur, presque par effraction, à l'aune des confidences mais aussi des omissions et travestissements qui s'y glissent, par cette succession d'indices infimes, découvre peu à peu les doutes, la honte ou la culpabilité, les rancœurs, qui habitent Pavle et Jovan et minent leur présent.

Avec une cohérence complète du déroulement de l'histoire mais aussi du style qui présente les mêmes qualités de sobriété, d'intensité, d'évocation impressionniste que l'écriture de chacun des auteurs pris séparément dans ses livres personnels, ce texte tout en puissance et en délicatesse conjuguées, avec une utilisation magistrale des silences et des non-dits, laisse entrevoir une rédemption possible par l'écriture.
Et ici, face à la déraison et à la violence de la guerre, mettre des mots sur les images et les souvenirs, raconter et partager, c’est exorciser les démons du passé pour pouvoir se reconstruire.  

Rien n'est dit dans cette édition sur la façon dont le livre a été élaboré par les auteurs mais tout porte à croire que ces deux-là (dont la proximité littéraire est une évidence) se connaissent bien.
Probable donc qu'une fois calé le scénario de base, chacun s'est approprié un personnage pour l'habiter en toute liberté et toute humanité, laissant le roman se construire ensuite au fil des allées et venues entre les protagonistes, de façon interactive selon la logique même de la correspondance, pour parvenir au plus juste équilibre, au bon rythme et à la bonne distance, jusqu'au dévoilement de la scène du drame dans son intégrale vérité.
Et si chacun peut avoir son hypothèse quant aux duos auteur/personnage ainsi constitués, en avoir confirmation (ou pas) présente de fait peu d’intérêt tant la résonance est grande des émotions et des dires de l'un dans la réponse de l'autre, tant les deux héros emportés par leurs souvenirs et leurs angoisses propres reconstruisent finalement par leurs échanges un corps unique à cet événement qui les unit.

Loin du simple exercice de style réussi avec brio, c'est un récit profondément sensible et personnel, tendu vers l'essentiel et ancré dans une humanité fragile et paradoxale, entre ombre et lumière, froidure du climat et chaleur de l'amitié virile, qui est ici offert au lecteur.

Un livre rare, fascinant et bouleversant.

Dominique Baillon-Lalande 
(11/02/15)    



Retour
Sommaire
Lectures









La fosse aux ours
(Janvier 2015)
80 pages - 13









Antoine Choplin,
né en 1962, vit dans l'Isère. Depuis 1993, il a publié une quinzaine de livres dont certains ont été repris en collection Pocket.


Découvrir sur notre site
d'autres livres
d'Antoine Choplin :

La manifestation

L'impasse

Cour Nord

Le héron de Guernica

La nuit tombée

Les gouffres










Hubert Mingarelli,

né en 1956, a déjà publié une vingtaine de livres et obtenu plusieurs prix dont le Médicis en 2003 pour Quatre soldats.


Découvrir sur notre site
d'autres livres
d'Hubert Mingarelli :

Le voyage d'Eladio

Marcher sur la rivière

La promesse

L'année du soulèvement

La lettre de Buenos Aires

La vague

Un repas en hiver

L'homme qui avait soif