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Daniel CONROD

L’Atelier des morts


            Ils sont tous morts. Cinq membres d’une même famille du Doubs qui ont vécu entre 1913 et 1988. Les lettres que le narrateur leur adresse nous en font le portrait posthume qui démarre à partir de leurs derniers moments de vie.

            Chez ces gens-là (on ne peut s’empêcher de penser à la chanson de Brel) il y a Jean-Marie Fabien le frère ainé : « Très vite tu te dérobes. Tu reprends le frottement machinal de tes doigts. La seule visite que tu attends est celle de ton père – Notre père - Léon Fabien – qui ne vient jamais, qui ne viendra pas. » et qui sera en quelque sorte mal enterré : « Te rappelles-tu que ton père Léon Fabien, cette fois encore, se lamenta sur son sort pitoyablement, qu’il ne sut rien dire de toi, son fils ainé. » Il y a la mère : «  Marie M, tu es une morte d’exception, sans passé, sans présent, sans avenir, inspirant aux vivants un chagrin sans objet, sans feu ni lieu. » Il y a le père honni : « On croit qu’un tyran ne meurt jamais ailleurs que dans son lit, que les ours sont immortels, que le père faillible ne doit pas sans aller sans avoir été pardonné par le fils compatissant. On le croit. On se trompe. » Il y a Jean-Marie M. au passé de Légionnaire Volontaire Français, l’oncle pour lequel, particulièrement, le tombeau se fait au déshonneur du personnage : « Ton nom que je n’écrirais pas. Mur contre mur. Atelier de la mort. On ne va pas plus loin. Silence […] retourne à ta nuit. »

            Toutes ces personnes sont des miserabilis personæ, des personnes souffrant de solitude, de vulnérabilité, de pauvreté. Des personnes dont la vie triste, repliée sur elle-même a peut être été l’apprentissage de la mort ratée, passe au tribunal du narrateur. Au fil des portraits on sent combien le narrateur a souffert du passé de ces personnes, du catholicisme, de la bêtise et de l’autorité abusive. Il y a un peu d’Eddy Bellegueule dans son propos.

            Et puis il y a Odile, la seule a ne pas être miserabilis personæ,, peut-être parce qu’elle n’a vécu que sept heures et demie, qui est la demi-sœur du narrateur et avec laquelle il ne fait qu’un : « […] nous avons dû nous envelopper, nous encapuchonner, nous encasquer, presque nous fildeferbarbeler. » ou « Je ne sais sur qui ni sur quoi nous nous sommes appuyés, moi pour ne pas mourir, toi pour ne pas mourir davantage. » Cette Odile, la richesse, va lui permettre de vivre : « Souviens-toi comment nous déclamions des poèmes, des plaintes, des tirades. Tu étais mon souffle ma mémoire. »

            Dans ce recueil de portraits, dans ces tombeaux, dans ce roman épistolaire, on a inévitablement l’impression d’un règlement de compte avec des personnages qui ont durement pesé sur les épaules du narrateur. Mais celui-ci déclare : « Pourquoi les morts n’auraient-ils pas mal ? Pourquoi ne pourraient-ils pas souffrir ? » Et si l’Atelier des Morts ce n’était pas ce travail, ce ré-enterrement pour atténuer leurs souffrances ?
Faut-il être « priant priant priant » pour eux ou les regarder en face ? Une réflexion sur la place que tiennent nos morts.

Michel Lansade 
(17/09/15)    



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Buchet-Chastel

(Août 2015)
192 pages - 14 Ä








Daniel Conrod,
né en 1952, journaliste et écrivain, a déjà publié plusieurs livres chez
divers éditeurs (Actes Sud, JoŽlle Losfeld, Gallimard,
Rue du Monde).